mardi 18 mars 2014

Ni Dissidence Ni Résistance !





Ni Dissidence ni résistance !

  Préambule : « J'avais remarqué que ceux de mes amis qui s'étaient faits les adeptes de Marx, Freud et Adler étaient sensibles à un certain nombre de traits communs aux trois théories, et tout particulièrement à leur pouvoir explicatif apparent. Celles-ci semblaient aptes à rendre compte de la quasi-totalité des phénomènes qui se produisaient dans leurs domaines d'attribution respectifs. L'étude de l'une quelconque de ces théories paraissait agir à la manière d'une conversion, d'une révélation intellectuelle, exposant aux regards une vérité neuve qui demeurait cachée pour ceux qui n'étaient pas encore initiés. Dès lors qu'on avait les yeux dessillés, partout l'on apercevait des confirmations : l'univers abondait en vérifications de la théorie. Quels que fussent les événements, toujours ils venaient confirmer celle-ci. Sa vérité paraissait donc patente, et les incrédules étaient à l'évidence des individus qui ne voulaient pas voir la vérité manifeste et refusaient de l'apercevoir, soit parce qu'elle allait contre leurs intérêts de classe, soit en raison de refoulements non encore « analysés » mais qui requéraient de manière pressante un traitement.
Le trait le plus caractéristique de cette conjoncture intellectuelle était, selon moi, le flot ininterrompu des confirmations, des observations « vérifiant » les théories en question ; et leurs partisans ne manquaient pas de souligner constamment cet aspect. Nul marxiste ne pouvait ouvrir de journal sans trouver à chaque page des faits qui venaient confirmer sa manière d'interpréter l'histoire : non seulement dans les informations, mais dans la manière même dont celles-ci étaient présentées — révélant l'orientation de classe du journal — et surtout, bien évidemment, dans ce que celui-ci omettait de dire. Les analystes freudiens insistaient sur le fait que leurs théories se trouvaient continuellement vérifiées par leurs « observations cliniques ». Quant à Adler, une expérience qu'il m'a été donné de faire m'a vivement marqué. Je lui rapportai, en 1919, un cas qui ne me semblait pas particulièrement adlérien, mais qu'il n'eut aucune difficulté à analyser à l'aide de sa théorie des sentiments d'infériorité, sans même avoir vu l'enfant. Quelque peu choqué, je lui demandai comment il pouvait être si affirmatif. Il me répondit : « grâce aux mille facettes de mon expérience » ; alors je ne pus m'empêcher de rétorquer : « avec ce nouveau cas, je présume que votre expérience en comporte désormais mille et une ». Ce qui me préoccupait, c'était que ses observations antérieures risquaient de n'être pas plus fondées que cette nouvelle observation, que chacune d'elles avait été interprétée à la lumière de l'« expérience antérieure », mais comptait en même temps comme une confirmation supplémentaire. Que confirmait en réalité l'observation ? Rien de plus que le fait qu'un cas peut être interprété à la lumière de la théorie.
Or je remarquai que cela n'avait pas grand sens, étant donné que tous les cas imaginables pouvaient recevoir une interprétation dans le cadre de la théorie adlérienne ou, tout aussi bien, dans le cadre freudien. J'illustrerai ceci à l'aide de deux exemples, très différents, de comportement : celui de quelqu'un qui pousse à l'eau un enfant dans l'intention de le noyer, et celui d'un individu qui ferait le sacrifice de sa vie pour tenter de sauver l'enfant. On peut rendre compte de ces deux cas, avec une égale facilité, en faisant appel à une explication de type freudien ou de type adlérien. Pour Freud, le premier individu souffre d'un refoulement (affectant, par exemple, l'une des composantes de son complexe d'OEdipe), tandis que, chez le second, la sublimation est réussie. Selon Adler, le premier souffre de sentiments d'infériorité (qui font peut-être naître en lui le besoin de se prouver à lui-même qu'il peut oser commettre un crime), tout comme le second (qui éprouve le besoin de se prouver qu'il ose sauver l'enfant). Je ne suis pas parvenu à trouver de comportement humain qui ne se laisse interpréter selon l'une et l'autre de ces théories. Or c'est précisément cette propriété - la théorie opérait dans tous les cas et se trouvait toujours confirmée - qui constituait, aux yeux des admirateurs de Freud et d'Adler, l'argument le plus convaincant en faveur de leurs théories. Et je commençais à soupçonner que cette force apparente représentait en réalité leur point faible. » K. Popper, Conjectures et réfutations, Payot, 1985, p. 59-68.

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  On a récemment cru de moi que mon rêve actuel était de faire partie de « LA Dissidence ».  Ce qui signifie en fait, espérer pouvoir partager un jour un coin de table avec l'un des papes de cette dissidence, comme d’autres rêvent de s’asseoir un jour aux côtés de leur directeur ou de leur président, dans l’espoir infini de finir « calife à la place du calife » ou bien seulement de pouvoir lui lécher les pieds – ce qui est déjà beaucoup pour certains. Si vous émettez alors l’idée que pour vous le fait de faire partie de « LA Dissidence » n’est pas un but et que l’on est dissident ou résistant de fait, sans s’autoproclamer comme tel ou sans attendre le sacre suprême du chef lui-même autoproclamé de cette instance abstraite, alors c’est que vous êtes en fait un suppôt du système ! Aucune parade possible face à cela – nous sommes dans une idéologie totalitaire comme le décrivait Popper où « LA Dissidence » a toujours raison et où ses théories ne peuvent jamais s’invalider.
 « Soit vous êtes avec nous, soit vous êtes contre nous » disait G.W.Bush au lendemain du 11 septembre 2001. Grille de lecture binaire et sans valeur. C’est pourtant cette même grille de lecture que partagent les « antisystèmes » autoproclamés car si vous n’êtes pas avec eux, vous êtes contre eux et à la solde du système ! Il leur est en fait impossible de comprendre le sens réel du mot « indépendance » en opposition direct avec tout pouvoir comme celui-ci !
  Aujourd’hui, nous sommes donc face à une impasse, fort heureusement pas indépassable, où dès lors que vous vous posez en opposition par rapport au système dominant, incarnation du fascisme moderne, vous êtes enrôlés dans la sphère dite « antisystème ». Cette sphère qui revendique le fait d’être la seule à vraiment s’opposer au fascisme moderne.  Or,  je constate que l’antisystème n’est qu’un autre système qui utilise les mêmes moyens d’attaque et de défense que le système qu’il prétend combattre. En effet, d’un côté nous avons une mafia officielle sur laquelle je ne m’étendrai pas ici y ayant déjà consacré un livre, de l’autre, une mafia qui tait son nom elle aussi et qui pourtant existe bien et use d’un réseau puissant pour faire taire tous ceux qui oseraient une autre critique du système atlantiste et mondialiste. Si vous voulez exister sans être embêté il vous faut en faire partie, sans quoi vous êtes malmené de chaque côté.
  Tout ceci m’amène alors à croire que cette « Dissidence », dont certains pensent faire partie alors même qu’ils ne produisent qu’un contenu passablement divergent quand il ne s’agît pas de simples copier/coller d’un contenu déjà produit et pour lequel ils ne seraient en rien condamnés -  sert bien plus à canaliser les personnes soucieuses de combattre le nouveau fascisme, en les enrôlant dans une sphère qui leur permettra de gagner suffisamment d’argent pour les maintenir au calme.
  Pourtant, il existe bien des intellectuels, des philosophes, des économistes et autres, moins connus malheureusement, qui n’ont pas besoin de prétendre faire partie d’une quelconque sphère de dissidents du dimanche pour être profondément dissident.  En effet, ils le sont de fait car leurs écrits mais aussi et surtout leur vie sont en dissidence par rapport au fascisme moderne qu’ils ne se contentent pas de déconstruire sans cesse mais auquel ils proposent et construisent d’ores et déjà des alternatives viables.  Je pense ici à des personnes telles que Bernard Friot, George Gastaud, Dominique Pagani et d’autres, infiniment plus performants et révolutionnaires que certains revendeurs de couteaux suisse de la dite Dissidence. Je pense aussi à des personnes comme Jean-Claude Michéa ou encore Etienne Chouard, tous deux relayés parfois par « LA Dissidence » sans en avoir jamais fait la demande probablement. Je pense encore à d’autres personnes que je ne souhaite pas associer à cet article qui construisent chaque jour des eco-villages, font de la permaculture dans des déserts, promeuvent un message de joie et d’amour qui fait son chemin un peu plus chaque jour. Toutes ces personnes n’ont pas besoin de se coller une étiquette « antisystème », devenu un équivalant de « vu à la tv », pour être déjà en dehors du système fasciste car de fait, leurs vies et leurs œuvres les placent en dehors de ce système !
  Il en va de même pour ceux  qui nous jouent la carte totalement anachronique de la grande résistance qui voit de nouveau le jour.  À ceux-là je leur dis que de Gaulle était un inconnu qui a tout quitté une soir de juin pour défendre une certaine idée de la France, sur laquelle il ne pouvait plus poser le pied n’étant entouré que d’ennemis (Hitler, Pétain, Roosevelt et même Churchill…). Quant à Jean Moulin et les résistants du quotidien, présents dans les maquis ou ailleurs, ils risquaient leur vie chaque jour. À ceux qui pensent revivre ça aujourd’hui je leur dis clairement, chers amis, vous ne jouez pas dans la même catégorie ! Encore une fois, c’est par nos actes que nous devenons ou non résistant et pas en s’autoproclamant à tout vent comme tel ! Alors nous serions dans une guerre nouvelle, les choses auraient changées etc. De fait, cela est bien vrai et c’est une raison de plus pour agir dans le présent sans se prendre pour les combattants d’hier qui méritent simplement notre respect et pas une identification hasardeuse.

  Revendiquons réellement notre indépendance, sans être ni lié ni enrôlé par un quelconque système ! Demandons « l’ordre moins le pouvoir » contre ces affreux qui ne font que reproduire la dégénérescence du système en s’estampillant « antisystème » dans l’unique but d’obtenir une petite notoriété et plus de pouvoir.  Je ne demande pas la guerre, loin de là, au contraire, je réclame la paix. Comme le dit l’adage populaire : « chacun chez soi et les vaches seront biens gardées », dans le refus de l’ingérence intellectuelle mais pour le dialogue.  Le système n’en est pas capable, il stigmatise, ostracise, insulte etc. les « antisystèmes » seront-ils en mesure de le faire, par respect sans anathèmes et sans enrôlement ou bien ne sont-ils finalement que des canalisateurs d’une révolte qu’ils contiennent ?...

Soyons résiliant[1] avant d’être des résistants chimériques….

PS : ce n’est pas en étant dans le système qu’on peut prétendre le combattre.


[1] CNTRL : « Force morale; qualité de quelqu'un qui ne se décourage pas, ne se laisse pas abattre. »

Loïc Chaigneau - Ni Dissidence, Ni Résistance © 2014.

jeudi 6 mars 2014

Le coup d'état intellectuel aura-t-il lieu ?

     Internet, vaste conflit.

  Aux sources d’internet, il y a la communication et l’échange d’informations, que ce soit dans le cadre militaire ou universitaire. Une même source pour deux objectifs toujours en conflit depuis. Pour l’armée, il s’agit de capter, d’enregistrer, de sauvegarder, de stocker des informations, dans un cadre strictement privé. A contrario, les chercheurs du MIT d’abord et les partisans, entre autres, de l’open source aujourd’hui, voient depuis toujours dans ce fabuleux réseau un moyen d’échanges d’informations et de connaissances, transparent et accessible à tous. Un troisième élément s’est ajouté à cela dans le courant des années 90, c’est la prise en main d’une partie d’internet par des firmes transnationales (Amazon, Aol etc.) et publicitaires, toujours plus importantes.
  Sur internet, tout ou presque est en libre accès et c’est à chacun de se faire une idée de ce qu’il voit, ce qu’il lit, ce qui peut conduire aux pires extravagances et élucubrations en tout genre, mais aussi au meilleur. Cependant, ce n’est pas pour plaire ni aux Etats policiers grandissants partout dans le monde Occidental[1] qui cherchent à contrôler de plus en plus internet, ni aux firmes transnational qui cherchent à privatiser le plus possible l’internet face aux combattants du libre qui demeurent très minoritaires. N’oublions pas non plus que les Etats au travers de leurs services secrets et les grands groupes de l’internet travaillent le plus souvent main dans la main. De tel sorte que « vous accordez à Facebook le droit irrévocable, perpétuel, non-exclusif, transférable, transférable mondialement, d’utiliser, copier, publier, diffuser, stocker, exécuter, transmettre, scanner, modifier, éditer, traduire, adapter, redistribuer n’importe quel contenu déposé sur le site ». Tout ceci en lien direct avec la C.I.A. Les révélations récentes d’Edward Snowden ayant fait découvrir cela au plus grand nombre, je ne m’étendrai pas davantage là-dessus.
 
   Dual-boot pour la révolution intellectuelle.

  La révolution intellectuelle, si elle doit avoir lieu aujourd’hui, se fera par internet, j’en suis convaincu. Cependant, rien n’est moins sûre qu’elle ait lieu.
  Plus que jamais, internet et les libertés qui vont avec sont menacées, l’actualité en fait écho de plus en plus, et la nouvelle « affaire Dieudonné », à laquelle je ne prendrai pas parti ici, a mis en avant la manière dont l’Etat cherche à contrôler de plus en plus internet.[2] De l’autre côté, la publicité et les firmes transnationales condamnent chaque jour davantage internet en faisant intervenir toujours plus de publicité, en alliant vidéos « comiques » et promotion pour une banque, une voiture ou autre.[3]
  Internet sera donc la source de la société de demain, qu’elle tende vers le fascisme moderne poussé à son extrême par l’intermédiaire d’un contenu toujours plus similaire à celui de la télévision ou bien que ce soit une société de l’éveil citoyen où chacun pourrait être à même de se former et de s’instruire pour être acteur de la vie politique.

La wiki school.

  Internet met à la portée de tous les moyens de l’information et de la culture – que ce soit une fois de plus pour le meilleur comme pour le pire, mais c’est en cela aussi et surtout que c’est un lieu profondément démocratique. N’importe qui peut avoir accès aujourd’hui à des cours, des conférences, des colloques, audios ou vidéos, mais aussi à des centaines de pages d’articles et de livres, en libre accès, gratuitement et à domicile.
Mais, plus encore, internet est avant tout un lieu d’échange et de réflexion qui prend forme au travers des réseaux sociaux parfois mais aussi et surtout via les sites et pages « wiki » dont Wikipedia demeure la formule la plus célèbre.  Pour la première fois dans le monde, des millions et même des milliards de personnes sont à mêmes de se documenter, de produire des recherches, de se cultiver, de s’informer, d’échanger, de coproduire ensemble s’ils choisissent le chemin qui font d’eux des consciences éveillées et dissidentes plutôt que de simple consommateur libidineux et passifs d’un contenu essentiellement divertissant qui vise à les enterrer dans leur état d’esclave moderne. Néanmoins, cette seconde forme semble être la plus rependue et pourrait bien mettre un terme à tout espoir de coup d’état intellectuel.
  L’enjeux s’avère pourtant être d’une grande ampleur à l’heure où des ouvriers et petits entrepreneurs pourraient parfois mieux maîtriser des sujets économiques et sociaux que certains « experts » qui se contentent d’afficher leur diplôme obtenu vingt ou trente ans plus tôt tout en travaillant à la solde de banques ou de grands groupes financiers.
  Il semble nécessaire alors et plus que jamais de rependre l’esprit « wiki » de partage et d’abondance des connaissances dans tous les domaines.

S’informer c’est agir !
  C’est parce qu’il faut toujours « agir en homme de pensée et penser en homme d'action » comme le disait Bergson que la pratique seule n’a aucun sens et la théorie purement spéculative n’en a pas davantage. Aussi, s’informer et s’instruire n’est que la première étape vers une émancipation bien plus grande qui passe par l’action. Ces actions peuvent aller de l’écriture à des actes quotidiens et simples qui sont à même de changer les structures d’une société qui ne peut être transformée que par sa base et rarement par le haut d’où elle commence toujours par pourrir comme le signalait Mao
  Internet peut donc être un véritable outil de révolution. Une révolution qui ne serait pas pilotée par l’extérieur et qui finirait dans un bain de sang mais plutôt une révolution de la base entraînant un réel sursaut démocratique au sens premier du terme. Nous avons les moyens de reprendre le pouvoir, qu’attendons-nous ?
  Utopie ou dernier rempart face au fascisme moderne ? Seul les temps à venir nous le diront…


Loïc Chaigneau


[1] Cf. Le Nouveau Fascisme – Loïc Chaigneau, Chapitre III. 2013
[2] http://allainjules.com/2014/02/21/exclusif-dieudonne-comment-youtube-manipule-desormais-le-compteur-de-ses-videos/
[3] Cf. Les videos de Cyprien en partenariat avec le Crédit Agricole ou les vidéos de Gonzague.