mercredi 23 septembre 2015

Jean Ferrat : Chanteur, communiste, patriote et écologiste. ( pour l'Affranchi)

Durant des siècles, les montagnes étaient perçues comme effrayantes et à juste titre, dangereuses. Il faut attendre Rousseau, puis Chateaubriand pour que ces paysages rocailleux, massifs et perçus comme monstrueux deviennent dans nos représentations des lieux de beauté et de calme : une nature comme recours et non comme retour.
Plus tard encore, en 1964, Jean Ferrat chante « la montagne ». Depuis, cette chanson a maintes fois été décrite comme « la première chanson écologiste ». Si nous pouvons considérer qu’elle l’a été, c’est au sens noble de l’écologie politique et probablement pas au nom de l’écologisme. L’auteur déclarait d’ailleurs lui-même : « L’écologie, pour moi, ce n’est pas seulement la nature, les petits oiseaux, les fleurs, les châtaignes, c’est la vie des hommes dans ces lieux-là » – la vie des hommes dans ces lieux-là, voici une chose dont l’époque aimerait se passer. L’auteur, lui, mettait l’Homme au centre, l’idéologie dominante y met la nature.
Pourtant, c’est tout l’inverse qui nous est présenté actuellement, comme à chaque fois en matière d’écologie. Ferrat aurait été un pourfendeur de la dite « société de consommation » et un prophète de la décadence à venir. Essayons d’y voir plus clair…

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Ce qui ressort de la montagne dont nous parle Jean Ferrat, il ne l’a peut-être pas entièrement pensé, mais il l’a dit, il l’a montré au travers de ses chansons – ce qui est le propre de l’artiste, du poète : avoir le génie de dire et de montrer, de dévoiler ou proposer un monde qui jusque là était ignoré.
Au fil de sa chanson, Ferrat ne chante pas tant la montagne et la nature que la campagne et les Hommes. En effet, de même que pour Rousseau, la montagne a pu être un recours pour s’extraire un moment de cette société  « où rien ne montrant la main des hommes, n’annonçât la servitude et la domination [1]», pour le chanteur, la montagne est décrite comme un recours vis-à-vis de cette société (et non de « la société ») post – Seconde guerre mondiale.
Cette société, c’est celle de l’essor industriel et des « trente glorieuses » dont les paysans, nous dit Ferrat :

« Depuis longtemps ils en rêvaient
De la ville et de ses secrets »

C’est l’imaginaire qui les nourrit. Ils en « rêvent », ils veulent découvrir les « secrets » d’une vie a priori moins rude que ne l’est celle de la campagne. « Les filles », quant à elles, « veulent aller au bal » et Ferrat de surenchérir « il n’y a rien de plus normal ». L’auteur nous dépeint une société dans laquelle, en apparence, « tout est permis », mais où, à terme, « rien n’est possible » à moins de se soumettre et de faire ses heures à l’usine dans l’espoir d’acquérir un peu plus. La vie à la montagne devient alors un recours, une fois le mirage passé, mais certainement pas un idéal ou un retour à un état de nature dont l’homme « s’arracha à tout jamais ».

Ferrat, dont nul n’ignore l’engagement communiste, déplore ici les méfaits d’une société capitaliste où règne « la servitude et la domination » sous-couvert de libertés et de jouissance… Les premières ayant été confondues avec le libertarisme et la deuxième réservée à une classe minoritaire, profitant de l’extorsion de la plus-value des prolétaires.
Aussi, « s’ils quittent un à un le pays », ce n’est pas uniquement pour se « vautrer dans la consommation » mais dans l’espoir de trouver ailleurs des conditions de vie meilleures et simplement même « pour s’en aller gagner leur vie ».
 C’est le constat d’une telle situation qui fait ré-émerger la montagne et la nature comme un lieu de protection tant nous semblons nous en être extrait. C’est d’ailleurs ce qui expliquait déjà cet engouement romantique pour les montagnes en pleine révolution industrielle.
 Néanmoins, Ferrat chante davantage la campagne, c’est-à-dire l’environnement produit par l’Homme parmi cette nature, plus que la nature brute. C’est en cela, là-encore qu’il défend une écologie politique sans verser dans l’écologisme abjecte d’un Cousteau, antihumaniste.

« Avec leurs mains dessus leurs têtes
Ils avaient monté des murettes »

L’auteur nous fait état du travail que demande la maîtrise d’une nature dans laquelle nous voulons vivre. S’il chante les doux plaisirs de la campagne par rapport à la vie de travailleur miséreux en ville, ce n’est pas pour autant qu’il oublie les sacrifices et le travail que cela demande. Il ajoute d’ailleurs :

« Deux chèvres et puis quelques moutons
Une année bonne et l’autre non
Et sans vacances et sans sorties ».

L’homme et sa condition, tant à la campagne qu’à la ville est au cœur de la chanson et non l’idéalisme d’une nature perdue qui était bienheureuse comme cela nous l’est souvent présenté.
——————-

En fait, Ferrat Chante l’Homme, il chante « les travailleurs » et cette France qu’il aime, tant par sa géographie qui explique en partie son Histoire que par son Esprit révolutionnaire. C’est ce qu’indique en tout cas La Montagne, mais plus encore Ma France, qu’il chante en 1969.
La France dont il se réclame, c’est celle de Robespierre[2], de la Commune de Paris[3], des travailleurs[4]. Il chante la géographie de la France au climat tempéré qui donne « ce goût du bonheur ».
Ferrat fût, à n’en pas douter, un chanteur de talent et engagé, ce qui n’est jamais simple de par les relations difficiles qu’entretiennent l’esthétique et le politique. Il fût aussi un communiste réel, un écologiste soucieux de l’environnement et de l’avenir de l’Homme, et un patriote intelligent et non haineux, qui sût inscrire ce patriotisme dans un internationalisme bien compris[5].


Loïc Chaigneau, pour l’Affranchi.
©2015 – tous droits réservés.
______________________
[1] Lettres à Malesherbes – troisième lettre, 26 Janvier 1762.
[2] « (…)Elle répond toujours du nom de Robespierre,
Ma France »
[3] « (…)Celle dont monsieur Thiers a dit qu’on la fusille
Ma France »
[4] « (…)Leurs voix se multiplient à n’en plus faire qu’une
Celle qui paie toujours vos crimes vos erreurs
En remplissant l’Histoire et ses fosses communes
Que je chante à jamais celle des travailleurs,
Ma France »
[5] Il faut d’ailleurs bien comprendre la dialectique de l’Etat-Nation qui, s’il a pu être oppresseur lorsqu’il sert des causes racialistes, peut être libérateur dans les circonstances actuelles.
   Je citerai pour illustrer cela Michel Clouscard : « L’État a été l’instance superstructurale de la répression capitaliste. C’est pourquoi Marx le dénonce. Mais aujourd’hui, avec la mondialisation, le renversement est total. Alors que l’État-nation a pu être le moyen d’oppression d’une classe par une autre, il devient le moyen de résister à la mondialisation. C’est un jeu dialectique. » – Puis Jean Jaurès, sur l’internationalisme bien compris, qui n’est en rien le mondialisme : « Ce que nous ne voulons pas, c’est que le capital international aille chercher la main-d’œuvre sur les marchés où elle est le plus avilie, humiliée, dépréciée, pour la jeter sans contrôle et sans réglementation sur le marché français, et pour amener partout dans le monde les salaires au niveau des pays où ils sont le plus bas. C’est en ce sens, et en ce sens seulement, que nous voulons protéger la main-d’œuvre française contre la main-d’œuvre étrangère, non pas je le répète, par un exclusivisme chauvin mais pour substituer l’internationale du bien-être à l’internationale de la misère. »

jeudi 25 juin 2015

Les Républicains (ump) : Pour l’alternance à défaut de toute alternative. Decryptage ! - (Pour l'Affranchi)


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« Si je suis battu le 6 mai, j’arrête la politique », Nicolas Sarkozy, le 08 mars 2012 sur RMC.
Nicolas Sarkozy, comme le reste de la classe politique actuelle, est habitué à ne pas tenir ses promesses et ne cesse de se contredire. Bien qu’ayant été battu le 6 mai 2012, l’ancien président de la république n’a alors de cesse de marquer son grand retour, à coup de tweet notamment. Elu président de l’ump, bientôt celui des républicains, à défaut de n’avoir jamais dirigé un mouvement d’union populaire il ne manque pas en revanche de s’accaparer la République. Mais trêve de considérations presque anecdotiques. L’UMP nouveau, ce n’est qu’un énième changement vers le même.
I – Les Républicains…

lesrepdecryptage
   Dans la vidéo de présentation du Parti des Républicains (https://www.youtube.com/watch?v=gXW8utsQsWY) dont le titre « Il est temps de passer des promesses aux actes » annonce une pièce déjà jouée et rejouée, Nicolas Sarkozy nous explique quels sont, d’après lui et son parti, les « principes de bases de la République ». Mais, en y regardant de plus près, ce que le président des dits « républicains » énonce comme étant les fondations de la République ne sont en fait que les fondations et croyances du capitalisme libéral, destructeurs de la République.
A savoir :
1 :45 « La république c’est le respect du travail, ce n’est pas l’assistanat »

D’entrée, il n’hésite pas à user des vieilles rengaines de son école politique, à savoir qu’il y aurait d’un côté ceux qui travaillent et s’en donnent les moyens et de l’autre, ceux qui s’y refusent et préfèrent vivre, voire survivre, en dépendant du travail de l’autre.
A première vue, cela pourrait presque se tenir car il est vrai que le refus du travail, surtout lorsqu’il est nécessaire que ce travail ait lieu, passe par le fait de le faire faire à un autre plutôt que de le faire soi-même. Mais, il nous faudrait d’abord savoir de quel travail il est question ici. Il s’agit, en fait, uniquement du travail dans le cadre de l’emploi, c’est-à-dire le travail dans sa pratique capitaliste avec une pratique de la valeur capitaliste, qui nie notre condition de producteur. Or, si la pratique de la valeur n’était pas cantonnée à ce qui peut être produit dans le cadre du « marché du travail », et que tout travail était reconnu comme producteur de valeur, car il n’y a que le travail humain qui produit de la valeur économique, nous constaterions que ces « assistés » lorsqu’ils participent à la vie sociale, dans des associations, des clubs, des partis ou bien lorsqu’ils créent du savoir, construisent des bâtiments à titre particulier ou associatif par exemple, produisent bel et bien de la valeur économique.
Mais alors, se pose la question de savoir qui n’en produit pas et surtout qui « consomme plus qu’il ne produit » ? A cette question nous trouvons nécessairement des réponses en jetant un ?il au CAC 40. De même, nous savons que chaque année l’évasion fiscale en France s’élève à environ 80 milliards d’euros… Qui sont les assistés et qui ruinent la France alors ? Les allocataires du RSA dont la qualité réelle de producteur de valeur est niée ou bien les représentant du Capital qui ne vivent que de la propriété lucrative, sans jamais travailler, y compris dans le cadre de l’emploi, ou qui, en tout cas, consomment plus qu’ils ne produisent.
Tout cela n’est que le fruit de croyances dont il est nécessaire de s’émanciper.
1 :49 «  La République, c’est la liberté, ce n’est pas l’addition des normes, des règles, des statuts. »
Comprendre que la République, c’est en fait le capitalisme libéral dont les principes économiques fondamentaux, je le rappelle, sont la libre circulation des personnes, des biens et des marchandises.
Ce qui est sous-entendu ici, c’est qu’ il « s’agit de défaire méthodiquement le C.N.R», bref de détruire les acquis des « jours heureux », comme le préconisait Denis Kessler, ancien vice-président du Medef. Là-encore, c’est une rengaine classique des libéraux… Moins de normes, de « charges » etc. Ce qui est attaqué ici, sous l’appellation notamment de « charges sociales », ce sont en fait les cotisations salariales, qui servent à construire les services publics tels que l’hôpital et l’école et à offrir un salaire au personnel hospitalier. Donc, qui dit moins de charges, de normes, etc. dit aussi moins de services publics, plus de privatisations, moins d’hôpitaux, d’écoles, de médecins, privatisation de la Poste etc.
1 :55 «  La République, c’est l’autorité, ce n’est pas le laxisme de Mme Taubira. »
A ce stade, intervient la seule distinction qui pourrait être crédible entre la droite au sens ancien, la droite réactionnaire ou bien même conservatrice, et la gauche libérale, à savoir le rapport à l’ordre et à l’autorité. Pour résumer, parce qu’il n’est pas question pour moi de m’étendre sur ces débats sociétaux sans fonds et qu’en y regardant de plus près, l’alternance tant vantée n’est qu’apparence… Nous pourrions dire que Nicolas Sarkozy et son parti sont prêts à s’attaquer « aux faiseurs de troubles plutôt qu’aux fauteurs de troubles » pour reprendre une expression du sociologue et urbaniste Jean-Pierre Garnier. Préférer s’attaquer au symptômes plutôt qu’aux causes en alimentant la guerre civile qui vient…
1 :59 «  La république, c’est la laïcité, ce n’est pas l’acceptation du prosélytisme et du djihadisme. »
   Enfin, Nicolas Sarkozy conclut sur un sujet qui donne des frissons à des millions de Français depuis déjà plus d’une décennie et plus encore depuis l’attentat du Charlie Hebdo.
Essayons de recentrer le sujet sur le réel, à partir de ce qui vient d’être écrit plus haut. Le capitalisme, n’est constitué que de croyances : sur la propriété comme production de valeur, sur le travail reconnu uniquement dans le cadre de l’emploi soumis au « marché du travail », sur le crédit etc. Il y a là un défaut réel de laïcité et Nicolas Sarkozy n’a eut, ici, de cesse de faire du prosélytisme[1]
Mais pour se situer sur le terrain dont il semble être question pour l’ancien président de la République, il serait intéressant qu’il définisse ce qu’est le « djihadisme », ce néologisme sans contenu véritable.
Plus encore, Nicolas Sarkozy et ses compères font-ils preuve de laïcité lorsqu’ils s’agenouillent devant le Capital, les banques, Bruxelles ou bien le Crif ?
Nous constatons donc que la « République » que nous propose M.Sarkozy et ses pairs et camarades, est en fait l’antithèse de ce qui fonde réellement la République et ce pourquoi d’ailleurs celle-ci tend de plus en plus à être décriée, aussi bien par la réaction qui la surnomme « la gueuse » que par la gauche du capital soucieuse malgré tout de maintenir le fétichisme de la marchandise. Le modèle qui nous est proposé ici, c’est le modèle prétendument Républicain, à l’américaine. Le jogger invétéré, équipé de t-shirt NYC et de Ray ban qu’est Nicolas Sarkozy, dont le fils étudie d’ailleurs dans une école militaire états-unienne n’a que faire des principes républicains. En réalité, il n’est une fois de plus que la marionnette d’un bouleversement politique et économique qui prend forme petit à petit dans l’alliance transatlantique. Bientôt, ces mascarades que sont les élections en gouvernement faussement représentatif, pourront être ramené à une seule et même élection, toujours manipulée, mais dont le siège central se trouvera à Washington…
Il est de bon ton, il me semble, alors, de rappeler que la République est d’abord sociale. Elle est le fruit d’institutions, et du partage dans la communauté, elle est « la chose publique », qui préexiste bien avant les définitions qu’un Peillon ou un Sarkozy peuvent en donner[2]. La République, c’est une société avec Etat, mais un Etat construit et au service du peuple qu’il ne faut pas confondre avec les appareils d’Etat, qui nous privent de notre liberté et nous oppressent, là où l’Etat agrandit mon domaine de liberté et mes libertés politiques. Aujourd’hui, l’Etat réel est un manque en France, car c’est un système économique sauvage qui règne et une mafia politique qui dirige, car là où il n’y a plus d’Etat c’est la mafia (pas celle de quartier..), l’armée, les clergés ou le chaos qui dirigent.
Pour synthétiser, comme l’a montré Regis Debray, la République prend forme dans des lieux clés et représentatifs que sont : l’école, la mairie, l’Assemblée. La république est transmission et « dans l’enfant, cherche l’homme et ne s’adresse en lui qu’à ce qui doit grandir, au risque de le brimer. [3]» L’inverse en fait, de ce que nous proposent Sarkozy et son parti.


 II – L’alternance à défaut de toute alternative.
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Plus tard, le 15 Mai dernier, une seconde vidéo, promouvant le nouveau parti et l’alternance a été mise en ligne sur Youtube et lé réseaux sociaux : https://www.youtube.com/watch?v=aEvkW_3yflQ. – je vous laisse remarquer les similitudes dans le montage, la réalisation, la musique, le discours, les tons avec la campagne de 2012 du P.S qui clamait « le changement, c’est maintenant ». Je me concentre ici sur le discours de fond, il y aurait trop à écrire sinon.
Cette fois, Nicolas Sarkozy n’est plus seul à prendre la parole, Laurent Wauquiez, Christian Estrosi ou encore Nathalie Kosciusko-Morizet, défilent tour à tour pour nous faire une proposition des plus originale : l’alternance. Le Parti Maastrichtien Unique n’a de cesse de poursuivre la même politique, avec les mêmes slogans, tout en voulant nous faire croire qu’un renouveau est en marche.
En 2007, « ensemble, tout était possible », en 2012 « Le changement, c’était pour maintenant », en 2015 « l’alternance est en marche ». En somme, nous avons là une véritable courroie de distribution d’un flot continuel d’une politique identique qui revendique le changement. J’expliquais d’ailleurs à l’époque où le hollandisme faisait fureur, que le changement n’était par définition que le renouvellement du même[4]. Il en va de même pour l’alternance. L’alternance n’est que le maintien perpétuel du même, par essence. L’alternance c’est la proposition de la continuité plutôt que l’alternative, qui se place en rupture avec ce qui a été, pour justement proposer ou placer autre chose dans un mécanisme qui a vocation à disparaître.
Dès lors, il n’est plus étonnant de constater que les discours tenus dans cette vidéo, malgré les milliers d’heures de cours en communication, demeurent identiques à ceux passés.
0 :19 « L ‘alternance est en marche et rien ne l’arrêtera. » Nicolas Sarkozy

Comme à son habitude, Nicolas Sarkozy ne manque pas d’assurance et suis la trajectoire qui lui est indiqué par le Capital pour que la pièce de théâtre perdure.
Nous nous souvenons de ce discours du 16 Janvier 2009 où il prononçait ses v?ux aux corps diplomatiques étrangers sur un ton tout aussi serein en déclarant : «  Nous irons ensemble vers ce nouvel ordre mondial, et personne, je dis bien personne, ne pourra nous en empêcher. » Ce Nouvel Ordre Mondial, qui bien loin d’être un projet ésotérique et mystique qui serait organisé par certains « Illuminés », existe bel et bien, et s’incarne par la prise du pouvoir du Capital, et la mise en place d’une union transatlantique, sans prendre en considération l’avis de la population, maintenue à l’écart.
Plus encore, son ton en est presque menaçant, comme si une fois de plus, rien ni personne ne pouvait ou n’avait intérêt à se dresser devant cette alternance, afin de poursuivre la politique unique qui se met en place actuellement.

0 :51 «  Les départements ont été gagnés par des candidats qui croyaient dans les valeurs de l’alternance » Gerald Darmanin
Soit cela ne veut rien dire, soit au contraire cela veut tout dire au regard de ce que j’expliquais plus haut à propos de l’alternance. J’en reste là, pour ce discours vide.
1 :05 «  L’opposition peut incarner un nouvel espoir (…) en corrigeant les dérives de l’assistanat, en commençant à travailler sur une baisse de la dépense publique. » Laurent Wauquiez.
Je ne vais pas vous faire le plaisir de revenir sur « l’assistanat », l’essentiel a été dit. Ce qu’il est intéressant de remarquer en revanche c’est l’utilisation de la rhétorique visant à nous faire accepter tout simplement une politique d’austérité et de paupérisation… Cela se traduit notamment par la destruction de la cotisation sociale et des acquis du C.N.R nous l’avons vu. Mais aussi pour rembourser une dette, prétendument publique, mais en fait privée[5] et fruit d’une soumission affligeante de la part des gouvernements successifs qui n’ont eu de cesse de liquider les pouvoirs régaliens de l’Etat. La réalité est d’ailleurs bien différente, elle est que la France, aujourd’hui encore est un pays riche, l’un de ceux qui se porte le mieux. Mais l’idéologie dominante a besoin de créer un système de représentations dans lequel nous devons nous penser en faillite, dans le but d’accepter les mesures d’austérité et de vendre petit à petit notre patrimoine[6]
2 :00 «  L’apprentissage, les lycéens professionnels, la formation, l’activité économique, ce sont les régions qui ont ces compétences désormais. » Gerald Darmanin, tout-sourire.
Une fois de plus, il est ici question de montrer l’intérêt qu’il y a à renforcer le pouvoir économique et politique des régions. En effet, la politique mondialiste vise à renforcer le pouvoir des régions partout en Europe tout en affaiblissant l’Etat-Nation le projet réel étant la dislocation par elle-même de l’Union Européenne, qui n’était qu’un rouage d’un mécanisme plus important, remplacé par l’alliance transatlantique, contre les Etats. L’UE est morte, vive l’UE en somme, au travers du Tafta et des Euro-régions.
2 :42 «  Maintenant, nous devons continuer, préparer le projet, fonder une formation politique… » Nicolas Sarkozy
Puis, vient le clou du spectacle ! Nicolas Sarkozy nous annonçant clairement qu’il n’y a aucun projet. Pas d’autre projet que celui de « continuer » et de mettre en marche l’alternance.
Avant de conclure à 3 :43 : «  Nous avons besoin de vous, parce que la France a besoin de chacun de ses citoyens… » Je vous invite à consulter les images. Lorsqu’il dit « vous », M.Sarkozy s’adresse bien à nous qui regardons cette vidéo, mais par la suite sa gestuelle indique que par « la France » c’est de lui dont il parle. En fait, Nicolas Sarkozy a besoin de vous, besoin qu’une fois encore une majorité lui fasse confiance aveuglément, après plusieurs minutes de discours flou par-dessus une musique entraînante.

    Nous pouvons donc amèrement constater qu’une fois encore, s’il y a quelques changements de forme, de nom, et de slogans, le discours de fond demeure inchangé. Aucune alternative ne semble possible, aucun basculement, la trajectoire semble toute tracée et gare à ceux dont on dit qu’ils « dérapent » dès lors qu’ils n’osent plus se prosterner devant l’idéologie dominante qui impose ses codes et représentations qui, bien ancrée nous empêche de construire tout appareil critique face à la langue de bois et nous condamne à accepter l’alternance du même.
Rappelons-nous, avec Gramsci, que la « phase hégémonique du capitalisme » correspond précisément à ce moment où chacun, sans s’en rendre compte, notamment lorsqu’il croit lutter contre, adhère finalement au discours sur le réel proposé par la classe capitaliste, ces fameux 1%.
Néanmoins, des solutions et alternatives existent. L’auto-mouvement de la conscience prolétarienne[7][8] combinée au dépérissement de l’appareil capitaliste, peut nous conduire à une modification concrète de l’organisation sociale et de la société.
« Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve » Hölderlin
« Sans théorie révolutionnaire, pas de pratique révolutionnaire. » Lénine
Loïc Chaigneau, pour l’Affranchi.
©2015 – tous droits réservés.
_________________________
[1]
            [1]             Voir : Religion capitaliste et laïcité : https://www.youtube.com/watch?v=3vW8EoVUaEo
[2]
            [2] Ni Platon, ni les Romains, pour ne citer qu’eux, n’ont attendu les considérations de MM. Peillon et Sarkozy, entre autres.
[3]
            [3] http://laicite-aujourdhui.fr/?Etes-vous-democrate-ou-republicain
[4]
       [4] http://loicchaigneau.blogspot.fr/2013/04/le-changement.html
[5]
       [5] Cf : https://www.youtube.com/watch?v=76BvsYRNjf4
[6]
       [6] https://www.youtube.com/watch?v=Wnjo_vwylJs
[7] « les prolétaires », c’est à dire les 99%. Nier ce terme qui semble « depasser » mais qui décrit une réalité concrète serait succomber au piège décrit plus haut.
[8]
       [8] CF. Georg Lukacs – Histoire et conscience de classe.

lundi 9 mars 2015

Utopie et Distopie chez Orwell. (Article pour Culteidoscope Novembre 2013)

 Article paru le 23 Novembre 2013 sur : http://culteidoscope.unblog.fr/2013/11/24/utopie-et-dystopie-chez-orwell-quand-la-fiction-devient-prediction/

De l’utopie à la dystopie il n’y a parfois qu’un pas. En effet, l’utopie est l’expression imaginaire de la mise en œuvre d’une société idéale qui accomplirait le bonheur de tous. Pour cela, il faut bâtir, construire, structurer et organiser les villes d’abord mais aussi les individus afin que chaque chose, chaque homme, puisse trouver la place qui lui revienne pour le bonheur de tous.

Ainsi, dès l’antiquité, Platon puis Aristote rêvent d’un monde futur a priori idéal. Avant eux, les mythes comme celui de l’Atlantide occupaient déjà cette place. Puis, en 1516 Thomas More en imaginant un monde parfait, « sans lieu », c’est-à-dire l’Utopie étymologiquement apporta le nom caractéristique de toutes les sociétés ou ambitions futures à caractère idéaliste.
Pour autant, ces sociétés pensées comme des paradis sur Terre ressemblent davantage parfois à l’Enfer. De fait, ces lieux quasi idylliques revêtent davantage de similitudes avec des sociétés que nous qualifierions à juste titre aujourd’hui de totalitaire plus que de paradisiaque. Il suffit pour cela de s’intéresser aux castes établies par Platon1 ou aux lois et à l’architecture d’Utopia. Cependant, il ne faut pas confondre utopie et idéologie. Si la première a vocation à projeter dans un non-lieu un idéal imaginaire où les hommes pourraient être bienheureux, la seconde à l’inverse sort du chant poétique et artistique pour s’ancrer dans le réel et la vie quotidienne.
Si le XVIème siècle a été celui de l’Utopie, le XXème a sans conteste était celui de l’idéologie. Il est possible de voir alors que là où l’utopie nous libère, nous offre les moyens de nous extraire du réel du fait de l’imagination, dans des conditions qui ne sont pas celles de la réalité, l’idéologie nous place elle de fait dans le réel avec l’intention de le renverser de gré ou de force. C’est contre cela alors que George Orwell (mais d’autres aussi avant lui tel que Zamiatine2) tente de lutter d’abord dans La ferme des Animaux puis dans 1984. Ces deux dystopies ou contre-idéologie nous montrent les limites à la fois du stalinisme et des techno-utopies.
Dans Le meilleur des mondes, Aldous Huxley dessine quant à lui une contre-utopie parfaite. Mais, plus que le fond, c’est bien le ton de l’auteur qui conduit à parler de contre-utopie plus que d’utopie parce que là encore, le monde peint par l’auteur repose sur l’organisation, la science et la structuration de chaque chose afin que chaque individu trouve sa place dans un univers où tout est harmonieusement préétabli.
1984 et Le meilleur des mondes sont deux dystopies qui nous invitent par la fiction à rester plus attentif que jamais au réel et aux débordements idéologiques, scientistes et technologiques notamment. Deux partis-pris, deux fictions mais aussi deux prophéties pour un seul et même futur.

1984 – (1949)

Orwell 2

Les guerres nucléaires passées, les hommes vivent dans la peur quotidienne de les voir revenir. Le monde est alors divisé en trois blocs qui s’affrontent perpétuellement : l’Océania, l’Eurasia et l’Estasia. L’histoire se déroule quant à elle à Londres, en Océania. Ici, le Parti règne en maître absolu avec à sa tête Big Brother, présent partout. Les limites entre vie privée et publique sont nécessairement abolies afin que le Parti puisse garder la population à l’œil en permanence.
Winston Smith mène à trente-neuf ans une vie morose d’employé intermédiaire (entre l’élite et le prolétariat) au sein du Ministère de la vérité. Chaque jour, il bricole et retouche des livres et journaux afin que l’Histoire passée coïncide toujours avec le présent et que le Parti ait toujours raison. Ainsi, le ministère de la vérité veille à maintenir une Histoire officielle totalement fictive mais qui doit être perçue par tous comme absolument vraie afin de créer des peurs et des tensions qui font oublier aux populations leur misère en détournant leur attention vers les blocs voisins ou vers les ennemis créés par le Parti, comme Goldstein.
Pour autant, Winston reste conscient du subterfuge et refuse de soumettre son esprit aux lois dictées par le Parti. Il commet sans cesse alors un « crime par la pensée », d’autant plus qu’il tient un journal de bord caché dans un coin de sa chambre où le télé-écran ne peut le cibler. Mais il demeure seul, jusqu’ici, à refuser de se soumettre pleinement, là où d’autres comme son « ami » ou camarade Syme qui, lors d’un repas, s’enthousiasme à l’idée « de détruire chaque jour des centaines de mots. » en « taillant le langage jusqu’à l’os » afin « de restreindre les limites de la pensée ».

Winston tente alors tant bien que mal de se changer les idées en rejoignant notamment la zone prolétarienne où se trouve un magasin d’antiquité, dernier lieu où il peut encore rêver. Il y côtoie aussi un soir une fille de mauvaise vie avec qui il couche ce qui est interdit par le Parti et le Ministère de l’Amour qui veillent à détruire toutes relations amoureuses et sexuelles.
Peu de temps après, un autre horizon s’ouvre qui permet à Winston de connaître quelques plaisirs auprès de Julia dont il pensait au départ qu’elle le pourchassait. Ensemble, ils vont s’évader et s’imaginer un autre monde, moins terne, plus coloré, moins oppressant et fait de libertés, mais tout cela était sans compter sur le fait que Big Brother les regarde…

Analyse -
 1984 est une dystopie par excellence qui peint les limites des techno-utopies contemporaines. George Orwell y décrit une société absolument totalitaire qui ne laisse rien au hasard et qui asservit complétement les populations.
Si la critique s’adresse d’abord à l’URSS et à son système de parti unique, elle est aussi une parabole futuriste visant les démocraties-libérales technocratiques et scientistes.
L’auteur imagine un totalitarisme poussé à l’excès et assisté par la technique et les technologies. Dans la vision d’Orwell, ce totalitarisme moderne asservirait les populations les privant de culture, de sexualité et d’information en les réduisant au simple état d’esclave.
L’homme n’est plus perçu dans son individualité mais uniquement comme le rouage d’une masse uniforme, dominée et formatée.


Orwell – Huxley : deux prophètes du monde contemporain ?
Souvent mis en parallèle ou bien complètement opposés, Orwell et Huxley semblent pourtant avoir décrit le même monde à des stades différents. Là où Orwell reste encore ancré dans une société telle qu’elle a pu apparaître au lendemain de la seconde guerre mondiale, Huxley décrit lui un état mondial qui advient bien plus tard encore. Les deux systèmes proposés par ces auteurs semblent correspondre davantage à une continuité qu’à deux perceptions différentes.
George Orwell s’attache à décrire une société littéralement asservie et opprimée, une société sous contrôle qui a besoin de forces armées pour exister pleinement et où les Hommes sont privés de tout accès à ce qui pourrait les accomplir.
Huxley quant à lui trace les lignes d’un totalitarisme plus abouti et soumis à la science dans ce qu’elle a peut-être de plus dangereux. Dans Le meilleur des Mondes, les individus ne sont pas opprimés mais conditionnés dès leur naissance afin qu’ils acceptent et aiment leur servitude. L’accès au livre par exemple n’est pas contrôlé puisque les classes inférieures éprouvent un dégoût profond envers la culture et la nature grâce au conditionnement qu’ils ont reçu peu de temps après leur création en couveuses artificielle. Le monde n’est plus divisé en blocs alors mais en deux grandes catégories d’humains, ceux qui vivent dans l’Etat mondial, programmés et conditionnés pour accomplir la tâche qui est la leur et ceux qui sont appelés « les sauvages » et qui vivent loin de ce monde.



 La ferme des animaux -
Orwell 3
 Autre œuvre de George Orwell, la Ferme des animaux est une fable satirique à l’encontre du stalinisme et des formes que le socialisme a pu prendre dans le courant du vingtième siècle. George Orwell s’en prend notamment ici à l’utopie égalitariste qui ne s’est pas accomplie.

L’histoire s’ouvre sur le rêve utopique de Sage l’Ancien, un cochon de ferme. Dans ce rêve, la race humaine qui exploite les animaux avait été chassée et éradiquée. Tous les animaux vivaient alors libres et égaux : plus d’exploiteurs, plus de dominés. Le cochon invite alors tous les animaux de la ferme à se soulever contre M.Jones leur propriétaire afin que la révolution conduise à une société sans hiérarchie et sans exploitation.
Quelques jours plus tard, Sage l’Ancien meurt. Ses amis et camarades cochons décident tout de même d’accomplir le rêve du sage. Ils fondent l’animalisme et préparent alors la grande révolution. Très vite, les animaux se rebellent et en viennent à chasser M.Jones de sa ferme. La ferme du Manoir prend alors le nom de Ferme des animaux et les sept règles égalitaires de la ferme sont inscrites à son fronton. Elles peuvent se résumer ainsi : « Quatre pattes oui ! Deux pattes, non ! »
Dans les jours qui suivent, les animaux mangent tous à leur faim et profitent de leur temps libre, tout cela sous les yeux attentifs des trois cochons à l’origine de la révolution. C’est alors qu’on soupçonne les cochons de voler le lait des vaches et les pommes sans les partager. Ils répliquent alors que c’est pour leur bonne santé et que seuls les cochons ont besoin de cela.
Les autres animaux de la ferme ne tiennent pas vraiment compte de comportement des cochons qui savent quant à eux comment détourner l’attention de leurs congénères sur d’autres sujets à risque comme le retour potentiel de M.Jones et d’une situation qui serait forcément pire alors que celle-ci.
Peu à peu alors, les cochons vont habilement prendre la place des hommes, leurs maisons, leurs habits et coutumes, mais gare à ceux qui oseraient le mettre en évidence, car il ne peut y avoir de retour en arrière comme les cochons en chefs sont des cochons et non des hommes !…

Analyse -
En un peu plus de cent pages, George Orwell montre habilement comment une utopie, un rêve, peuvent devenir idéologie et conduire à une contre-utopie parfaite. Ici, il analyse tous les mécanismes de psychologie sociale qui mènent au remplacement des exploitants par d’autres exploitants parfois plus féroces mais dont le message est toujours celui de l’émancipation et de la liberté afin de garantir leur place.
 Cette satire est l’occasion de dresser un sombre constat de ce qu’est devenu le socialisme. Orwell y analyse le renversement de situation, la place du chef, la création d’une communauté mystique et la maîtrise d’une propagande de guerre. Dans ce petit monde, chaque animal a son homologue humain de manière directe ou indirecte.


La Common Decency –
Orwell s’est attaché toute sa vie à lutter contre les totalitarismes et les idéologies macabres.
Aussi, plutôt que de partir d’une utopie pour transformer le réel, George Orwell proposera de renouer avec un socialisme originel qui part d’un « sentiment intuitif des choses qui ne doivent pas se faire, non seulement si l’on veut rester digne de sa propre humanité, mais surtout si l’on cherche à maintenir les conditions d’une existence quotidienne véritablement commune »3. C’est ce qu’Orwell nomme la common decency – Partir du bon sens ordinaire pour mieux vivre, simplement.
1 Cf. La République, Les lois.

2 Cf. Nous autres. (1920)

3 Cf. Jean-Claude Michéa – Impasse Adam Smith, 2002.


Loïc Chaigneau




jeudi 15 janvier 2015

La guerre civile qui vient (pour l'Affranchi)

La guerre civile qui vient ? Manet.Guerre_civile

   « Le Capital amènera la guerre civile chez les pauvres ». Je n’ai eu de cesse ces derniers mois de rappeler cette phrase de Michel Clouscard. Et pour cause, elle décrit de la manière la plus synthétique qui soit l’actualité à laquelle nous devons ou allons devoir faire face. En effet, nous constatons que la guerre civile idéologique est déjà en place et elle n’est que le premier pas vers une guerre horizontale véritable qui pourrait se présenter si nous n’y prenons pas garde.

I – De quel grand remplacement parlons- nous ?
 Après les attentats du Charlie Hebdo du 07 Janvier 2015, la théorie dite du « grand remplacement », introduite par Renaud Camus et véhiculée entre autre par Eric Zemmour[1] et l’ensemble de la droite réactionnaire, semble a priori plus que jamais d’actualité. Cette théorie tend à montrer que l’immigration massive conduit inévitablement à un grand remplacement de population et à une islamisation conséquente de la France, qui serait « détournée d’elle-même ». En résumé, de plus en plus d’immigration d’origine africaine conduirait à terme à détruire la France et « ses racines européennes ». Cette théorie qui analyse peu les origines historiques d’un tel processus, puisqu’elle est soutenue par des théoriciens schizophrènes qui ne peuvent lutter contre le capitalisme qu’ils défendent (le « capitalisme à papa », mort depuis 50ans bientôt pourtant) sans comprendre que cette logique d’immigration sert dans le même temps les intérêts du Capital, contre l’ensemble des classes populaires, issues ou non de l’immigration. C’est une analyse classique qui tend à mettre en avant les rapports et luttes ethniques plutôt que de s’intéresser aux causes économiques et sociales. Maurice Bardeche, précurseur de cette théorie écrivait d’ailleurs en 1960 : « La race blanche ne luttera plus pour sa prédominance économique ou politique, elle luttera pour sa survie biologique. […] Demain, ce ne sont plus les prolétaires et les capitalistes qui se disputeront les richesses du monde, ce sont les Blancs, prolétaires et capitalistes unis, qui auront à se défendre, eux, race minoritaire, contre l’invasion planétaire ».
  Or, en réalité, le Capital se moque des identités, couleur de peau ou religion. De fait, « quand il s’agît d’argent, tout le monde est de la même religion » disait Voltaire – prémisse de la doctrine libérale axiologiquement neutre qui prétend évacuer toute question éthique et sociale en plaçant l’argent au centre des relations. Le Capital préfèrera toujours négocier avec un riche industriel africain qu’avec un prolétaire français. La lecture de Bardèche est donc une lecture faussée qui ne tient pas compte de la réalité historique et des processus capitalistes.
En effet, Marx le premier a très bien montré quel était l’intérêt du Capital dans l’immigration. (Cf. immigration en Irlande – Le Capital). Plus tard, lors des « trente honteuses », c’est aussi le Capital qui a eu recours à l’immigration de masse. Il y trouve en effet deux intérêts principaux que je vais tenter d’exposer ici :
- L’immigration est un outil de dumping social qui permet une mise en concurrence des travailleurs, peu importe leur origine. Elle permet donc d’offrir une main d’œuvre à bas coût et ainsi de faire pression sur les salaires afin d’augmenter le taux de profit pour l’entreprise au détriment des salariés. Le Capital, dont l’objectif principal est l’accumulation et le maintien du pouvoir a donc tout intérêt à organiser cette immigration. Aussi, en mettant les travailleurs en concurrence, il ouvre déjà les portes d’une guerre horizontale : celle des travailleurs les uns contre les autres, plutôt qu’une lutte verticale. Ainsi, tout est mis en place pour que le prolétaire français voit dans l’étranger ou chez le français d’origine immigrée un accapareur.
 – Le second intérêt, bien plus subtil mais fondamental a consisté à remplacer les banlieues dites « rouges » par des banlieues composées de populations d’origines immigrées. Dans le même temps, le P.C.F a renoncé au combat qui était le sien, préférant se rallier à la fois à la social-démocratie et à la lutte en faveur du Marginal foucaldien (Le fou, La femme, Le noir, L’arabe… – sans tenir compte de leurs intérêts communs. Renouveau de la guerre de tous contre tous, dans les intérêts du Capital).
C’est en fait, pour réaliser un détour par la culture populaire, le passage de la Chanson de Goldman il changeait la vie, à Je te donne : exaltation des différences, dans les seuls intérêts véritables d’une homogénéisation de la population soumise à la marchandise, luttant contre ses intérêts propres.
C’est là une clé de compréhension essentielle qu’il nous faut garder en perspective car ce que cela a permis c’est un changement de culture, de logiciel intellectuel et de représentation.   Les outils d’analyse critique de l’économie politique qui étaient autrefois transmis par un parti communiste dans les banlieues ouvrières aux prolétaires qui s’en imprégnaient, ont été détruits au profit d’une lutte qui nous est vendue comme lutte ethnique alors qu’elle est en fait lutte de classe. La guerre horizontale, des pauvres contre les pauvres, plutôt que la lutte verticale des prolétaires -en tant que classe sociale en opposition face à la classe capitaliste. Lutte ethnique plutôt que lutte de classe.
De la même manière, la délocalisation massive d’usines en Asie et principalement en Chine permet au Capital d’écraser l’élan communard en s’exportant vers un continent où la critique de l’économie politique n’a pas été produite et où elle n’a surtout pas pu être intégrée et digérée. Ainsi, toute révolution est écrasée à la source.
Si grand remplacement il y a, alors ce n’est pas le fait d’un islamisme radical organisé, mais c’est une conséquence logique de l’immanence capitalistique – c’est-à-dire le fruit des processus qu’engendre le capitalisme. Les théoriciens du grand remplacement déplorent donc les effets dont ils chérissent les causes, pour paraphraser Bossuet.

II – De l’utilité de la guerre ethnique.
Lothrop Stoddard , fondateur du concept de sous-homme et eugéniste, qui proposa une classification hiérarchique des races humaines à l’intérieur de laquelle il incluait en dernière instance les « socialistes blancs occidentaux » , avouait déjà sans véritablement s’en rendre compte que dans son idéologie ce n’était pas tant la couleur qui était déterminante, mais les rapports de classe. De la même manière, il n’est pas rare aujourd’hui d’entendre des diatribes identitaires de personnages qui finalement n’hésitent pas à faire alliance avec des éthnies différentes selon leur origine de classe ou leur idéologie commune. Leur pratique invalide leur théorie. D’autres, à la manière de Stoddard, nous expliquent encore que la violence des immigrés de banlieues (toute relative soit elle) proviendrait de leur frustration sexuelle dû à leur pauvreté économique et sociale, avant de conclure, sans s’être aperçu de leur analyse préalable, que tout cela vient en fait soit de leur race, de leur ethnie ou leur religion.
Nous voyons d’ores et déjà l’escroquerie que constituent alors ces thèses qui s’invalident elles-mêmes et se contredisent. Leur pensée, si tant est qu’il y en ait seulement une, s’annule en même temps qu’elle se produit, du fait des compromissions qu’ils sont prêt à faire pour que l’ensemble de leur représentation du monde cadre dans leur idéologie.
 En réalité, ces thèses constituent un fabuleux outil de diversion intellectuelle et politique. En effet, il n’est pas besoin ici de dresser le constat plus qu’affligeant et unanimement perçu aujourd’hui des politiques menées en France, mais aussi en Europe et qui conduisent à une paupérisation constante de la majorité des peuples, tandis que la classe capitaliste ne cesse de s’enrichir.
Le capitalisme vit actuellement sa crise la plus profonde. Une crise tout à la fois économique et politique mais aussi une crise du sens, qui conduit à une perte de repères. Tout l’entraîne au regard des processus historiques logiques que Marx a très bien décrit, vers sa chute à court terme sur l’échelle historique. A l’heure où le capitalisme est prêt à s’effondrer et où il nous faudrait saisir cet instant pour le renverser et le dépasser, son unique moyen de survie est la guerre. Ce fût déjà le cas lors de la crise de 29, bien que le capitalisme n’était pas à un stade si avancé et donc moins proche de sa fin. Le grand Capital n’hésita pas à avoir recours au fascisme et à la guerre pour organiser un conflit identitaire et horizontal. Cette mise en route de la guerre s’est inscrit sur un temps long et progressif qui débuta lui aussi par une guerre civile idéologique et une propagande massive. Néanmoins, c’est ce temps long qui peut aussi nous faire garder espoir aujourd’hui si nous sommes à même de déjouer le spièges qui nous sont tendus.
 Dans le même temps, aujourd’hui, nous assistons à un assassinat en règle de la philosophie et des sciences sociales qui, lorsqu’elles ne sont tout simplement pas exclues de la sphère politique et remplacées par un vide que la télévision, entre autres, vient combler, avancent toujours dans l’ombre de la grande « déconstruction » menée par les dit philosophes de la « French Theory ». Ces derniers n’ont eut de cesse en effet de déconstruire les esprits pour y faire régner un véritable chaos allant d’Althusser qui vida le marxisme de son essence et de l’hégélianisme à Judith Butler, principale théoriciene du genre, en passant par Michel Foucault dont nous avons déjà parlé plus tôt et d’autres encore qui n’ont vu de producteur que le désir.
Un corps social en décomposition. Des esprits vides. Un PCF abattu et traître. Une mise en avant à gauche des « déconstructeurs », à droite de la mouvance réactionnaire et pétainiste.
A tout cela, il ne manquait plus que d’introduire un bouc-émissaire, décrit comme « ennemi de l’intérieur », seul rempart pour une unification potentielle de ce qui reste de la Nation. La lutte ethnique vole donc au secours du Capital, incitant la guerre civile idéologique puis armée dans les couches moyennes et populaires.


III – Le djihad unificateur…
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Puisqu’il est nécessaire de le rappeler, je m’empresse de dire avant de poursuivre mon propos que je condamne, sans aucune réserve, les attentas du Charlie Hebdo qui ont eu lieu en Janvier 2015. Ceci étant dit, outre l’émotion, venons-en aux faits.
Pour cela, il nous faut d’abord nous rappeler d’un temps où l’Occident et principalement les Etats-Unis avait tout intérêt à s’allier avec les moudjahidins, ces combattants du djihad. Ce temps, était celui de la Guerre Froide et des années 70. C’était celui où Ben Laden posait aux côtés de Zbigniew Brzezinski[2].
C’est pourquoi, Hillary Clinton a justement rappelé devant le Congrès en Janvier 2013: «Souvenons-nous que les gens contre qui nous nous battons aujourd’hui, nous les avons créés il y a 20 ans. » Et d’ajouter : « Nous l’avons fait pour faire face aux Soviétiques qui avaient envahi l’Afghanistan de peur qu’ils ne dominent l’Asie centrale. A l’époque, on disait que ce n’était pas un mauvais investissement puisqu’on en avait fini avec l’Union soviétique. Mais soyons prudents avec ce qu’on a semé parce que nous allons le récolter. […] Nous avons dit aux militaires pakistanais, débrouillez-vous avec les missiles (sol-air) Stringer qu’on a laissés un peu partout dans votre pays et les mines disséminées tout au long de la frontière. Nous avons donc arrêté et traitéavec l’armée pakistanaise et l’ISIS . Et nous devons maintenant compenser tout ce temps perdu ».
Depuis, cela a continué et l’Occident n’a eu de cesse de financier les islamistes radicaux afin non plus de lutter contre l’URSS, mais de déstabiliser le Moyen-Orient. Ainsi, les régimes laïcs et autrefois amis de Kadhafi ou Saddam, aujourd’hui d’Al Assad, ont été ou sont en phase d’être renversés. Lorsque le djihad agît en Afrique et au Moyen-Orient dans les intérêts de l’Occident, les médias mainstream les nomment « rebelles », lorsqu’il agit sur les territoires Occidentaux, ils les nomment « terroristes ». Comprenez bien que ce sont les mêmes. Comme l’avait très bien dit Hillary Clinton, les États Occidentaux ne récoltent donc aujourd’hui que ce qu’ils ont semé.

Les analyses qui tendent à démentir le fait que ces attentats aient été perpétués sous faux drapeaux et sans lien avec l’islamisme radical me semblent alors erroné. La question qui peut en revanche être recevable est celle de savoir si le gouvernement français, prévenu par les services secret algériens, deux jours avant, n’étaient pas en mesure de stopper cet attentat, et si oui, quels sont alors ses intérêts ? Nous entrons ici dans la spéculation la plus totale, qui revêt une part de légitimité du fait des incohérences que nous pouvons constater, mais je m’emploierai ici à éviter toute spéculation abusive qui est un non-sens et va à l’encontre du travail journalistique. Il me semble bien plus évident en effet, et même utile, que ces attentats ont été perpétrés par des membres du djihad ou d’une filière similaire.
Ce qu’il est important de comprendre, c’est que s’ils ont pu le faire et s’ils ont eu les moyens techniques et logistique, c’est parce que nos gouvernements Occidentaux leur en ont donné les moyens en les finançant et en les armant dans leur guerre contre la Syrie aujourd’hui et avant en Lybie, en Iran ou même au Mali.

Nous constatons donc deux choses :
         -Le terrorisme que nous condamnons unanimement aujourd’hui est le fruit d’une longue construction occidentale. D’ailleurs, Dominique De Villepin, n’a pas manqué de le rappeler la semaine dernière au micro de Jean-Jacques Bourdin[3]. L’Etat est donc directement impliqué dans ces attentats.
         – Ces attentats auraient peut-être pu être empêché ou non. Dans un cas comme dans l’autre, nous constatons qu’il y a un vif intérêt pour l’Occident : celui d’agir au moyen du choc sur les peurs, en renforçant les lois liberticides et de créer une union factice, tournée vers un ennemi commun : le bouc-émissaire – dernière possibilité d’union avant l’éclatement.

Au moment où j’écris ce texte, les récents sondages annoncent que la côte de popularité de François Hollande serait remontée à 25%. Vive Charlie ! Néanmoins, ces sondages, même s’ils ne reflètent pas la réalité permettent de la créer, nous le savons. Comme disait Coluche : «  les sondages c’est pour que les gens sachent ce qu’ils doivent penser ».
Cette union sacrée factice alors, comme toujours lorsqu’il y a union sacrée, est le résultat d’un triangle entre l’élite politique, la population et le bouc-émissaire (ennemi de l’intérieur ou de l’extérieur : l’Allemand, le juif, l’arabe, le musulman…).

Aussi, plus que jamais il nous est nécessaire de comprendre la mascarade à laquelle nous assistons si nous voulons échapper aux conflits de demain. A l’heure où il nous serait possible de lutter pour nos intérêts, dans une lutte verticale, au-delà des querelles identitaires, tout nous conduit à la guerre civile. Cette guerre, c’est celle qui, comme les précédentes, ne servira que les intérêts de la classe capitaliste.
Alors, je suis prêt à lutter pour nos intérêts, mais si la seule occasion de voir surgir la lutte armée est celle qui consiste à me contraindre à prendre les armes contre l’ami, l’autre, ce même, qui m’a été désigné comme ennemi parce qu’un peu trop ceci ou cela, me détournant des causes réelles du mal-être que nous vivons, je m’y refuse.
« Ils la veulent tous cette guerre … La haine n’entrera pas dans mon cœur… Je me trouve seul, exclu de cette communion sanglante » Romain Rolland, 1914.

 _________________________________

[1]          Certains diront d’Eric Zemmour, contre qui je n’ai rien en tant qu’homme, qu’il ne souhaite pas la guerre civile mais qu’il en fait lui aussi le constat. Or, sans doutes qu’à titre personnel cela ne sert pas forcement ses intérêts mais ses analyses servent la mise en place d’une guerre civile d’abord idéologique… la guerre civile idéologique n’étant pas la guerre des idées, qui ne serait qu’une dispute au sens noble, mais bien l’instrumentalisation des idées qui conduit à la guerre.
[2] Artisan majeur de la politique internationale des USA. Conseiller de nombreux présidents américain et auteur du livre, le Grand échiquier.
[3]          https://www.facebook.com/video.php?v=10204565178221852&set=vb.1005711725&type=2&theater

Loïc Chaigneau, pour l’Affranchi.
©2015 - tous droits réservés.

lundi 12 janvier 2015

Propos Tournés : projets de courts métrages.




Bonjour à tous,


  J'ai décidé d'essayer quelque chose que je n'avais pas touché jusqu'ici, quelque chose qui s'approche un peu des courts métrages.

  Si cela vous intéresse, tout se passe ici : http://propostournes.blogspot.fr/


  Aperçu premier article :

"  "Ça a débuté comme ça." Je ne saurais trop vous dire comment. Peut-être davantage pourquoi. Commençons donc par là alors. "Propos Tournés". Trouver un nom, un concept qui réduit à l'unité la pluralité originel, surtout quand il s'agît d'art, ce n'est jamais simple. En plus, contrairement à la philosophie, il faut ici que ça ait un petit côté marketing. C'est franchement loupé je crois, et puis tant pis.  Donc, "propos tournés", quelque part, ça signifie simplement, des images, des mots, des propos, des expressions, un court tournage, une mise en scène... tout cela dans un lieu resserré, en petit comité si ce n'est seul, avec une seule caméra ( Canon légria HF G25 - pour ceux qui aiment la technique).

  Longtemps, à l'opposé de Proust, je me suis couché tard. Sans doutes que comme Céline alors, avec bien moins de génie et même aucun génie," si j'avais bien dormi toujours, j'aurais jamais écrit une ligne". Mais voilà,  je n'ai pas toujours bien dormi et surtout j'y ai pris goût. j'aime la nuit, je vis avec elle. Ce n'est pas tant le fait d'avoir un sommeil fragile ou difficile, tout dépend des périodes et des événements extérieur. Mais il est vrai que ça bien contribué au départ. Toujours pour une femme. D'abord, celle qu'on prend en chasse, dont on a le soucis de la séduire et qui nous fait veiller tard. Puis, celle qui vous délaisse seul au fond d'un lit où vous ne savez quoi faire alors que votre cerveau s'empresse de vous faire parvenir images, sons, idées, rapports et conception.

  Alors, parce que je m'égare, mais j'en profite parce que ça aussi on ne peut pas se le permettre dans les écrits théoriques si l'on tient à une certaine rigueur - sinon on fait de la nouvelle non-philosophie. Alors, disais-je, revenons à nous moutons comme ce cher Patelin. Après un peu plus de sept années de théâtre, j'ai du laisser cela de côté un temps, trop occupé par mes nombreuses activités. Mais la nécessité absolue de renouer tant avec les belles lettres jamais abandonnée, qu'avec cet art de la scène s'impose de plus en plus et avec lui, une envie nouvelle, qui a surgît un peu plus tard, celle de la réalisation filmique associée à l’écriture... tout cela sans formation en revanche...

  Sans connaissance particulière dans le domaine en dehors de ce que j'ai pu voir et revoir, lire et relire, en dehors de ce qui m'inspire et me porte, je décide aujourd'hui de lancer propos tournés, en videaste très amateur mais soucieux d'arriver, avec peu de moyens, à des fins appréciables.

  Ici alors, vous trouverez des creations et des adaptations libres. Des mots, mis sur des images, des images mis sur des sentiments, des sensations, ces sensations reflétées par des notes... en espérant que l'aventure soit belle, le temps qu'elle durera.

  Il n'y a pas d'autres buts pour moi aujourd'hui que de vivre cette expérience qui m'attire et de la vous faire partager.  je remercie ceux qui me suivront, même s'ils sont peu, tant qu'ils me font progresser."

Suite ==>> http://propostournes.blogspot.fr/

dimanche 11 janvier 2015

Mallarmé - L'action

I. — l’Action

Plusieurs fois vint un Camarade, le même, cet autre, me confier le besoin d’agir : que visait-il — comme la démarche à mon endroit annonça de sa part aussi, à lui, jeune, l’occupation de créer, qui paraît suprême et réussir avec des mots ; j’insiste, qu’entendait-il expressément ?

Se détendre les poings, en rupture de songe sédentaire, pour un trépignant vis-à-vis avec l’idée, ainsi qu’une envie prend ou bouger : mais la génération semble peu agitée, outre le désintéressement politique, du souci d’extravaguer du corps. Excepté la monotonie, certes, d’enrouler, entre les jarrets, sur la chaussée, selon l’instrument en faveur, la fiction d’un éblouissant rail continu.

Agir, sans ceci et pour qui n’en fait commencer l’exercice à fumer, signifia, visiteur, je te comprends, philosophiquement, produire sur beaucoup un mouvement qui te rendre en retour l’émoi que tu en fus le principe, donc existes : dont aucun ne se croit, au préalable, sûr. Cette pratique entend deux façons ; ou, par une volonté, à l’insu, qui dure une vie, jusqu’à l’éclat multiple — penser, cela : sinon, les déversoirs à portée maintenant dans une prévoyance, supérieure à toute édilité, journaux et leur tourbillon, y déterminer une force vers un sens, quelconque de cent contrariée, avec l’immunité du résultat nul.

Au gré, selon la disposition, plénitude, vacuité.

Ton acte toujours s’applique à du papier : car méditer, sans traces, devient évanescent, ni que s’exalte l’instinct en quelque geste véhément et perdu que tu cherchas.

Écrire —

À personne, sans savoir quoi ; du fait de ne t’adresser, un objet, tu le traites.

L’encrier, cristal comme une conscience, avec sa goutte, au fond, de ténèbres relative à ce que quelque chose soit : puis, écarte la lampe.

Tu remarquas, on n’écrit pas, lumineusement, sur champ obscur, l’alphabet des astres, seul, ainsi s’indique, ébauché ou interrompu ; l’homme poursuit noir sur blanc.

Le pli de sombre dentelle, qui retient l’infini, tissé par mille, chacun selon le fil ou prolongement ignoré de signe, que le lettré saisisse ce ténu secret, ne le rompe malgré des entrelacs distants où se ploie un luxe, pour l’inventorier, stryge, nœud, feuillages et le présenter, sur imprimé, aux autres comme une invite à s’y intéresser.

Avec un rien de mystère, indispensable, qui demeurera, exprimé, quelque peu.


Je ne sais pas si l’Hôte perspicacement circonscrit son domaine d’effort : ce me plaira de le marquer, aussi certaines conditions. Le droit à rien accomplir d’exceptionnel ou manquant aux agissements vulgaires, se paie, chez quiconque, de l’omission de lui et on dirait de sa mort comme un tel. Exploits, il les commet dans le rêve, pour ne gêner personne ; mais, encore, le programme en reste-t-il affiché à ceux qui n’ont cure.

L’écrivain, de ses maux, dragons qu’il a choyés, ou d’une allégresse, doit s’instituer, au texte, le spirituel histrion.


Plancher, lustre, obnubilation des gazes et liquéfaction de miroirs, en l’ordre réel, jusqu’aux bonds excessifs de notre forme autour d’un arrêt, sur pied, subit de la virile stature, un Lieu se présente, scène, majoration devant tous du spectacle de soi ; là, en raison des intermédiaires de la lumière, de la chair et d’autres tissus, le sacrifice qu’y fait, relativement à sa personnalité, l’inspirateur, aboutit complet ; ou c’est, dans une résurrection étrangère, fini de celui-ci : de qui le verbe répercuté et vain désormais s’exhale par la chimère orchestrale. Sauf que d’un recoin de salle, il se célèbre, anonyme, dans le héros.

Tout, comme fonctionnement de ville : un peuple fête sa transfiguration en vérité. Honneur.

Cherchez, où c’est, quelque chose de pareil.

Le reconnaîtra-t-on dans ces immeubles suspects se détachant, par une surcharge en le banal, du commun alignement, avec prétention à synthétiser les faits-divers d’un quartier ; ou, si quelque fronton, d’après le goût divinatoire français, isole, sur une place, son spectre, je salue. Indifférent à ce qui, ici et là, se débite comme le long de tuyaux, le gaz aux langues réduites.

Ainsi l’Action, en le mode convenu, littéraire, ne transgresse pas le Théâtre ; s’y limite, à la représentation — immédiat extension de l’écrit. Finisse, dans la rue, autre part, un effet, la question tombe, je n’ai pas à faire au poëte : parjure ton vers, il n’est doué que de faible pouvoir dehors, tu préféras alimenter le reliquat d’intrigues commises à l’individu. À quoi sert de te préciser, enfant le sachant, comme moi, lequel n’en conserva notion que par une qualité ou un défaut d’enfance exclusifs, ce point, que tout ce qui maintenant s’offre, véhicule ou placement à l’idéal, y est contraire — presque une spéculation sur la pudeur de qui songea, pour son silence — ou défectueux, pas direct et légitime dans le sens que tout-à-l’heure voulut s’étirer ton âme. Vicié. Comme jamais malaise ne suffit, j’éclairerai, assurément, de digressions prochaines en le nombre qu’il faudra, cette réciproque contamination de l’œuvre et des moyens : mais auparavant ne convint-il spacieusement de s’exprimer, ainsi que d’un cigare, par jeux circonvolutoires, dont le vague, à tout le moins, se traçât sur le jour électrique et cru ?

Tout un délicat a, je l’espère, pâti —

Extérieurement, comme le cri de l’étendue, le voyageur perçoit la détresse du sifflet. « Sans doute » il se convainc : « on traverse un tunnel — l’époque — celui, long le dernier rampant sous la cité avant la gare toute puissante du virginal palais central, qui couronne. » Le souterrain durera, ô impatient, ton recueillement à préparer l’édifice de haut verre essuyé d’un vol de la Justice.

Le suicide ou abstention, ne rien faire, pourquoi ? — Unique fois au monde, parce qu’en raison d’un événement toujours que j’expliquerai, il n’est pas de Présent, non — un présent n’existe pas ? Faute que se déclare la Foule, faute — de tout. Aussi garde-toi et sois-là. Mal informé qui se crierait son propre contemporain, désertant, usurpant, avec impudence égale, quand du passé cessa et que tarde un futur ou que les deux se remmêlent perplexement en vue de masquer l’écart. Hors des premier-Paris chargés de divulguer une foi en le quotidien néant et inexperts si le fléau mesure sa période à un fragment, important ou pas, de siècle.

La poésie, sacre ; qui essaie, en de chastes crises isolément, pendant l’autre gestation en train.


Publie.

Le Livre, où fond l’esprit — de côté, signataire, mais calcule l’immémorial élan pour te projeter, avec, jusqu’à ce suspens aigu — satisfait, en cas de malentendu, un obligé par quelque pureté d’ébat à secouer le gros du moment. Impersonnifié, un volume, assez pour qu’on s’en sépare comme auteur, ne réclame, autrement, approche de lecteur. Tel, sache, entre les accessoires humains, il a lieu tout seul : fait, étant. Le sens enseveli se meut et dispose, en chœur, des feuillets.


Loin, la superbe de mettre en interdit, même quant aux fastes, l’instant : on constate qu’un hasard y dénie les matériaux de confrontation à quelques rêves ou aide une attitude spéciale.

Toi, Ami, qu’il ne faut frustrer d’années à cause que parallèles au sourd labeur général, le cas est étrange : je te demande, sans jugement, par manque de considérants soudains, que tu traites mon indication comme une folie je ne le défends, rare. Cependant la tempère déjà cette sagesse, à savoir, ou discernement, s’il ne vaut pas mieux — que de risquer sur un état à tout le moins incomplet environnant, certaines conclusions d’art extrêmes qui peuvent éclater, diamantairement, dans ce temps à jamais, en l’intégrité du Livre — les jouer, mais et par un triomphal renversement, avec l’injonction tacite que rien, palpitant en le flanc inscient de l’heure, aux pages montré, clair, évident, ne la trouve prête ; encore que n’en soit peut-être une autre où ce doive illuminer.
Stéphane Mallarmé - Variation sur un sujet.

jeudi 8 janvier 2015

Communiqué de l'Affranchi au sujet de l'Attentat à Charlie Hebdo - 07/01/2015

=== Attentat Charlie Hebdo ===



 untitled

Il est trop tôt actuellement pour tirer une quelconque analyse ou conclusion trop hâtives sur les faits récents de ce 7 Janvier 2015.
Pour l’heure, nous tenons néanmoins à présenter nos plus sincères condoléances à l’ensemble des proches des journalistes, policiers et autres victimes de l’attaque qui s’est déroulée ce matin.
 

Bien qu’assez souvent en désaccord avec la ligne éditoriale de Charlie Hebdo, la mort de journalistes, comme de quiconque n’est jamais à souhaiter.
Néanmoins, il semble nécéssaire de garder une certaine distance vis à vis de ces faits. Nous ignorons qui sont les auteurs de cet attentat, par qui cela a réellement été commandité et nous ignorons mêmes si, comme lors de l’affaire Merah, il sera possible d’entendre les assaillants une fois qu’ils auront été retrouvé.

Tout cela, que ça ait été fait de manière plus ou moins organisée et volontaire ou que ce soit le fait d’individus isolés, va être l’occasion de renforcer un climat de peur et de terreur. Ce climat qui fait tout à la fois le jeu du FN, du PS, du Crif… C’est-à-dire de l’ensemble de ce système bien rodé, qui n’hésite pas à produire des amalgames douteux dans un but d’organisation d’un « choc des civilisations » programmé.

IL est donc de notre devoir en tant que journalistes mais aussi comme citoyens d’être intellectuellement le plus honnête possible. C’est pourquoi nous tenons à rappeler que la communauté musulmane est sans cesse la proie d’attaques de toute part alors même que la majorité des musulmans en France ne sont pas des fondamentalistes. Les actes produits sous faux-drapeaux ou bien par de véritables islamistes, sont des actes minoritaires qui ne représentent pas l’ensemble des musulmans.

Des conclusions trop hâtives qui tendraient à défendre tel ou tel camp sous le coup de l’émotion ne peuvent conduire qu’à la guerre civile, d’abord idéologique, et plus encore par la suite…
Ne nous laissons donc pas être pris au piège. Produisons de la critique sérieuse et gardons notre calme. De notre positionnement en tant que citoyen dépendent les jours que nous souhaitons voir arriver demain. Ce type d’attentat est une occasion de plus pour le fascisme moderne de renforcer sa politique répressive et dictatoriale. A nous d’être plus intelligent.

Sur ce, nous rendons hommages une fois encore aux personnes ayant perdu la vie ce matin dans cet attentat et nous sentons solidaires de leurs familles, quel qu’ait pu être leurs actes, cela ne méritait certainement pas la mort.


Equipe Affranchi.


Communiqué de Camel Bechikh : https://www.facebook.com/ajax/sharer/?s=99&appid=2309869772&id=1764536060438510&p%5B0%5D=100006463999450&p%5B1%5D=1764536060438510&share_source_type=unknown

lundi 5 janvier 2015

"Si le philosophe était un révolté, il choquerait moins".




"La vie et la mort de Socrate sont l'histoire des rapports difficiles que la philosophe entretient, - quand il n'est pas protégé par l'immunité littéraire, - avec les dieux de la Cité, c'est-à-dire avec les autres hommes et avec l'absolu figé dont ils lui tendent l'image. Si le philosophe était un révolté, il choquerait moins. Car, enfin, chacun sait à part soi que le monde comme il va est inacceptable ; on aime bien que cela soit écrit, pour l'honneur de l'humanité, quitte à l'oublier quand on retourne aux affaires. La révolte donc ne déplaît pas. Avec Socrate, c'est autre chose. Il enseigne que la religion est vraie, et on l'a vu offrir des sacrifices aux dieux. Il enseigne qu'on doit obéir à la Cité, et lui obéit le premier jusqu'au bout. Ce qu'on lui reproche n'est pas tant ce qu'il fait, mais la manière, mais le motif. Il y a dans l'Apologie un mot qui explique tout, quand Socrate dit à ses juges : Athéniens, je crois comme aucun de ceux qui m'accusent. Parole d'oracle : il croit plus qu'eux, mais aussi il croit autrement qu'eux et dans un autre sens. La religion qu'il dit vraie, c'est celle où les dieux ne sont pas en lutte, où les présages restent ambigus, - puisque, enfin, dit le Socrate de Xénophon, ce sont les dieux, non les oiseaux, qui prévoient l'avenir, - où le divin ne se révèle, comme le démon de Socrate, que par une monition silencieuse et en rappelant l'homme à son ignorance. La religion est donc vraie, mais d'une vérité qu'elle ne sait pas elle-même, vraie comme Socrate la pense et non comme elle se pense. Et de même, quand il justifie la Cité, c'est pour des raisons siennes et non pour des raisons d'État. Il ne fuit pas, il paraît devant le tribunal. Mais il y a peu de respect dans les explications qu'il en donne. D'abord, dit-il, à mon âge, la fureur de vivre n'est pas de mise ; au surplus, on ne me supporterait pas mieux ailleurs ; enfin, j'ai toujours vécu ici. Reste le célèbre argument de l'autorité des lois. Mais il faudrait le regarder de près. Xénophon fait dire à Socrate : on peut obéir aux lois en souhaitant qu'elles changent, comme on sert à la guerre en souhaitant la paix. Ce n'est donc pas que les lois soient bonnes, mais c'est qu'elles l'ordre et qu'on a besoin de l'ordre pour le changer. Quand Socrate refuse de fuir, ce n'est pas qu'il reconnaisse le tribunal, c'est pour mieux le récuser. En fuyant, il deviendrait un ennemi d'Athènes, il rendrait la sentence vraie. En restant, il a gagné, qu'on l'acquitte ou qu'on le condamne, soit qu'il prouve sa philosophie en la faisant accepter par les juges, soit qu'il la prouve encore en acceptant la sentence. Aristote, soixante-treize ans plus tard, dira en s'exilant qu'il n'y a pas de raisons de permettre aux Athéniens un nouveau crime de lèse-philosophie. Socrate se fait une autre idée de la philosophie : elle n'est pas comme une idole dont il serait le gardien, et qu'il devrait mettre en lieu sûr, elle est dans son rapport vivant avec Athènes, dans sa présence absente,dans son obéissance sans respect. Socrate a une manière d'obéir qui est manière de résister,comme Aristote désobéit dans la bienséance et la dignité. Tout ce que fait Socrate est ordonné autour de ce principe secret que l'on s'irrite de ne pas saisir. Toujours coupable par excès ou par défaut, toujours plus simple et moins sommaire que les autres, plus docile et moins accommodant, il les met en état de malaise, il leur inflige cette offense impardonnable de les faire douter d'eux-mêmes. Dans la vie, à l'Assemblée du peuple, comme devant le tribunal, il est là, mais de telle manière que l'on ne peut rien sur lui. Pas d'éloquence, point de plaidoyer préparé, ce serait donner raison à la calomnie en entrant dans le jeu du respect. Mais pas non plus de défi, se serait oublier qu'en un sens les autres ne peuvent guère le juger autrement qu'ils font. La même philosophie l'oblige à comparaître devant les juges et le fait différent d'eux, la même liberté qui l'engage parmi eux le retranche de leur préjugés. Le même principe le rend universel et singulier. Il y a une part de lui-même par où il est parent d'eux tous, elle se nomme raison, et elle est invisible pour eux, elle est pour eux, comme disait Aristophane, nuées, vide, bavardage. Les commentateurs disent quelquefois : c'est un malentendu. Socrate croit à la religion et à la Cité en esprit et en vérité, - eux, ils y croient à la lettre. Ses juges et lui ne sont pas sur le même terrain. Que ne s'est-il mieux expliqué, on aurait bien vu qu'il ne cherchait pas de nouveaux dieux et qu'il ne négligeait pas ceux d'Athènes : il ne faisait que leur rendre un sens, il les interprétait. Le malheur est que cette opération n'est pas si innocente. C'est dans l'univers du philosophe qu'on sauve les dieux et les lois en les comprenant, et, pour aménager sur terre le terrain de la philosophie, il a fallu justement des philosophes comme Socrate. La religion interprétée, c'est, pour les autres, la religion supprimée, et l'accusation d'impiété, c'est le point de vue des autres sur lui. Il donne des raisons d'obéiraux lois, mais c'est déjà trop d'avoir des raisons d'obéir : aux raisons d'autres raisons s'opposent, et le respect s'en va. Ce qu'on attend de lui, c'est justement ce qu'il ne peut pas donner : l'assentiment à la chose même, et sans considérants. Lui, au contraire, paraît devant les juges, mais c'est pour leur expliquer ce que c'est que la Cité. Comme s'ils ne le savaient pas, comme s'ils n'étaient pas dans la Cité. Il ne plaide pas pour lui-même, il plaide la cause d'une cité qui accepterait la philosophie. Il renverse les rôles et le leur dit : ce n'est pas moi que je défends, c'est vous. En fin de compte, la Cité est en lui, et ils sont les ennemis des lois, c'est eux qui sont jugés et c'est lui qui juge. Renversement inévitable chez le philosophe, puisqu'il justifie l'extérieur par des valeurs qui viennent de l'intérieur.
Que faire si l'on ne peut ni plaider ni défier ? Parler de manière à faire transparaître la liberté dans les égards, délier la haine par le sourire, - leçon pour notre philosophie, qui a perdu le sourire avec son tragique. C'est ce qu'on appelle ironie. L'ironie de Socrate est une relation distante, mais vraie, avec autrui, elle exprime ce fait fondamental que chacun n'est que soi, inéluctablement, et cependant se reconnaît dans l'autre, elle essaie de délier l'un et l'autre pour la liberté. Comme dans la tragédie, les adversaires sont tous deux justifiés et l'ironie vraie use d'un double sens qui est fondé dans les choses. Il n'y a donc aucune suffisance, elle est ironie sur soi non moins que sur les autres. Elle est naïve, dit bien Hegel. L'ironie de Socrate n'est pas de dire moins pour frapper davantage en montrant de la force d'âme ou en laissant supposer quelque savoir ésotérique. " Chaque fois que je convaincs quelqu'un d'ignorance, dit mélancoliquement l'Apologie, les assistants s'imaginent que je sais tout ce qu'il ignore. " Il n'en sait pas plus qu'eux, il sait seulement qu'il n'y a pas de savoir absolu et que c'est par cette lacune que nous sommes ouverts à la vérité. Hegel oppose à cette bonne ironie l'ironie romantique qui est équivoque, rouerie, suffisance. Elle tient au pouvoir que nous avons en effet, si nous voulons, de donner n'importe quel sens à quoi que ce soit : elle fait les choses indifférentes, elle joue avec elles, elle permet tout. L'ironie de Socrate n'est pas cette frénésie. Ou du moins, s'il y a chez lui des traces de mauvaise ironie, c'est Socrate lui-même qui nous apprend à corriger Socrate. Quand il dit : je me fais détester, c'est la preuve que je dis vrai, il a tort suivant ses propres principes : tous les bons raisonnements offensent, mais tout ce qui offense n'est pas vrai. Quand il dit encore à ses juges : je ne cesserai pas de philosopher, quand je devrais mourir plusieurs fois, il les nargue, il tente leur cruauté. Il cède donc quelquefois au vertige de l'insolence et de la méchanceté, au sublime personnel et à l'esprit d'aristocratie. Il est vrai qu'on ne lui avait pas laissé d'autres ressources que lui-même. Comme le dit encore Hegel, il apparut " à l'époque de la décadence de la démocratie athénienne ; il s'évada de l'existant et s'enfuit en lui-même pour y chercher le juste et le bon ". Mais, enfin, c'est justement ce qu'il s'était interdit de faire, puisqu'il pensait qu'on ne peut être juste tout seul, qu'à l'être tout seul on cesse de l'être. Si vraiment c'est la Cité qu'il défend, il ne peut s'agir seulement d'une Cité en lui, il s'agit de cette Cité existante autour de lui. Les cinq cents hommes qui s'assemblèrent pour le juger n'étaient pas tous des importants ou des sots : il y en eut deux cent vingt et un pour l'innocenter et trente voix déplacées auraient sauvé Athènes du déshonneur. Il s'agissait aussi de tous ceux, après Socrate, qui courraient le même danger que lui. Libre peut-être d'appeler sur soi la colère des sots, de leur pardonner dans le mépris et de passer au delà de sa vie, il ne l'était pas d'absoudre par avance le mal que l'on ferait à d'autres et de passer au delà de leur vie. Il fallait donc donner au tribunal sa chance de comprendre. Tant que nous vivons avec les autres, aucun jugement de nous sur eux n'est possible qui nous excepte et les mette à distance. Le tout est vain, ou le tout est mal, comme d'ailleurs le tout est bien, qui s'en distingue à peine, n'appartiennent pas à la philosophie."

M. MERLEAU-PONTY, Éloge de la philosophie,
Gallimard, Paris,1953, pp.48-57