lundi 9 mars 2015

Utopie et Distopie chez Orwell. (Article pour Culteidoscope Novembre 2013)

 Article paru le 23 Novembre 2013 sur : http://culteidoscope.unblog.fr/2013/11/24/utopie-et-dystopie-chez-orwell-quand-la-fiction-devient-prediction/

De l’utopie à la dystopie il n’y a parfois qu’un pas. En effet, l’utopie est l’expression imaginaire de la mise en œuvre d’une société idéale qui accomplirait le bonheur de tous. Pour cela, il faut bâtir, construire, structurer et organiser les villes d’abord mais aussi les individus afin que chaque chose, chaque homme, puisse trouver la place qui lui revienne pour le bonheur de tous.

Ainsi, dès l’antiquité, Platon puis Aristote rêvent d’un monde futur a priori idéal. Avant eux, les mythes comme celui de l’Atlantide occupaient déjà cette place. Puis, en 1516 Thomas More en imaginant un monde parfait, « sans lieu », c’est-à-dire l’Utopie étymologiquement apporta le nom caractéristique de toutes les sociétés ou ambitions futures à caractère idéaliste.
Pour autant, ces sociétés pensées comme des paradis sur Terre ressemblent davantage parfois à l’Enfer. De fait, ces lieux quasi idylliques revêtent davantage de similitudes avec des sociétés que nous qualifierions à juste titre aujourd’hui de totalitaire plus que de paradisiaque. Il suffit pour cela de s’intéresser aux castes établies par Platon1 ou aux lois et à l’architecture d’Utopia. Cependant, il ne faut pas confondre utopie et idéologie. Si la première a vocation à projeter dans un non-lieu un idéal imaginaire où les hommes pourraient être bienheureux, la seconde à l’inverse sort du chant poétique et artistique pour s’ancrer dans le réel et la vie quotidienne.
Si le XVIème siècle a été celui de l’Utopie, le XXème a sans conteste était celui de l’idéologie. Il est possible de voir alors que là où l’utopie nous libère, nous offre les moyens de nous extraire du réel du fait de l’imagination, dans des conditions qui ne sont pas celles de la réalité, l’idéologie nous place elle de fait dans le réel avec l’intention de le renverser de gré ou de force. C’est contre cela alors que George Orwell (mais d’autres aussi avant lui tel que Zamiatine2) tente de lutter d’abord dans La ferme des Animaux puis dans 1984. Ces deux dystopies ou contre-idéologie nous montrent les limites à la fois du stalinisme et des techno-utopies.
Dans Le meilleur des mondes, Aldous Huxley dessine quant à lui une contre-utopie parfaite. Mais, plus que le fond, c’est bien le ton de l’auteur qui conduit à parler de contre-utopie plus que d’utopie parce que là encore, le monde peint par l’auteur repose sur l’organisation, la science et la structuration de chaque chose afin que chaque individu trouve sa place dans un univers où tout est harmonieusement préétabli.
1984 et Le meilleur des mondes sont deux dystopies qui nous invitent par la fiction à rester plus attentif que jamais au réel et aux débordements idéologiques, scientistes et technologiques notamment. Deux partis-pris, deux fictions mais aussi deux prophéties pour un seul et même futur.

1984 – (1949)

Orwell 2

Les guerres nucléaires passées, les hommes vivent dans la peur quotidienne de les voir revenir. Le monde est alors divisé en trois blocs qui s’affrontent perpétuellement : l’Océania, l’Eurasia et l’Estasia. L’histoire se déroule quant à elle à Londres, en Océania. Ici, le Parti règne en maître absolu avec à sa tête Big Brother, présent partout. Les limites entre vie privée et publique sont nécessairement abolies afin que le Parti puisse garder la population à l’œil en permanence.
Winston Smith mène à trente-neuf ans une vie morose d’employé intermédiaire (entre l’élite et le prolétariat) au sein du Ministère de la vérité. Chaque jour, il bricole et retouche des livres et journaux afin que l’Histoire passée coïncide toujours avec le présent et que le Parti ait toujours raison. Ainsi, le ministère de la vérité veille à maintenir une Histoire officielle totalement fictive mais qui doit être perçue par tous comme absolument vraie afin de créer des peurs et des tensions qui font oublier aux populations leur misère en détournant leur attention vers les blocs voisins ou vers les ennemis créés par le Parti, comme Goldstein.
Pour autant, Winston reste conscient du subterfuge et refuse de soumettre son esprit aux lois dictées par le Parti. Il commet sans cesse alors un « crime par la pensée », d’autant plus qu’il tient un journal de bord caché dans un coin de sa chambre où le télé-écran ne peut le cibler. Mais il demeure seul, jusqu’ici, à refuser de se soumettre pleinement, là où d’autres comme son « ami » ou camarade Syme qui, lors d’un repas, s’enthousiasme à l’idée « de détruire chaque jour des centaines de mots. » en « taillant le langage jusqu’à l’os » afin « de restreindre les limites de la pensée ».

Winston tente alors tant bien que mal de se changer les idées en rejoignant notamment la zone prolétarienne où se trouve un magasin d’antiquité, dernier lieu où il peut encore rêver. Il y côtoie aussi un soir une fille de mauvaise vie avec qui il couche ce qui est interdit par le Parti et le Ministère de l’Amour qui veillent à détruire toutes relations amoureuses et sexuelles.
Peu de temps après, un autre horizon s’ouvre qui permet à Winston de connaître quelques plaisirs auprès de Julia dont il pensait au départ qu’elle le pourchassait. Ensemble, ils vont s’évader et s’imaginer un autre monde, moins terne, plus coloré, moins oppressant et fait de libertés, mais tout cela était sans compter sur le fait que Big Brother les regarde…

Analyse -
 1984 est une dystopie par excellence qui peint les limites des techno-utopies contemporaines. George Orwell y décrit une société absolument totalitaire qui ne laisse rien au hasard et qui asservit complétement les populations.
Si la critique s’adresse d’abord à l’URSS et à son système de parti unique, elle est aussi une parabole futuriste visant les démocraties-libérales technocratiques et scientistes.
L’auteur imagine un totalitarisme poussé à l’excès et assisté par la technique et les technologies. Dans la vision d’Orwell, ce totalitarisme moderne asservirait les populations les privant de culture, de sexualité et d’information en les réduisant au simple état d’esclave.
L’homme n’est plus perçu dans son individualité mais uniquement comme le rouage d’une masse uniforme, dominée et formatée.


Orwell – Huxley : deux prophètes du monde contemporain ?
Souvent mis en parallèle ou bien complètement opposés, Orwell et Huxley semblent pourtant avoir décrit le même monde à des stades différents. Là où Orwell reste encore ancré dans une société telle qu’elle a pu apparaître au lendemain de la seconde guerre mondiale, Huxley décrit lui un état mondial qui advient bien plus tard encore. Les deux systèmes proposés par ces auteurs semblent correspondre davantage à une continuité qu’à deux perceptions différentes.
George Orwell s’attache à décrire une société littéralement asservie et opprimée, une société sous contrôle qui a besoin de forces armées pour exister pleinement et où les Hommes sont privés de tout accès à ce qui pourrait les accomplir.
Huxley quant à lui trace les lignes d’un totalitarisme plus abouti et soumis à la science dans ce qu’elle a peut-être de plus dangereux. Dans Le meilleur des Mondes, les individus ne sont pas opprimés mais conditionnés dès leur naissance afin qu’ils acceptent et aiment leur servitude. L’accès au livre par exemple n’est pas contrôlé puisque les classes inférieures éprouvent un dégoût profond envers la culture et la nature grâce au conditionnement qu’ils ont reçu peu de temps après leur création en couveuses artificielle. Le monde n’est plus divisé en blocs alors mais en deux grandes catégories d’humains, ceux qui vivent dans l’Etat mondial, programmés et conditionnés pour accomplir la tâche qui est la leur et ceux qui sont appelés « les sauvages » et qui vivent loin de ce monde.



 La ferme des animaux -
Orwell 3
 Autre œuvre de George Orwell, la Ferme des animaux est une fable satirique à l’encontre du stalinisme et des formes que le socialisme a pu prendre dans le courant du vingtième siècle. George Orwell s’en prend notamment ici à l’utopie égalitariste qui ne s’est pas accomplie.

L’histoire s’ouvre sur le rêve utopique de Sage l’Ancien, un cochon de ferme. Dans ce rêve, la race humaine qui exploite les animaux avait été chassée et éradiquée. Tous les animaux vivaient alors libres et égaux : plus d’exploiteurs, plus de dominés. Le cochon invite alors tous les animaux de la ferme à se soulever contre M.Jones leur propriétaire afin que la révolution conduise à une société sans hiérarchie et sans exploitation.
Quelques jours plus tard, Sage l’Ancien meurt. Ses amis et camarades cochons décident tout de même d’accomplir le rêve du sage. Ils fondent l’animalisme et préparent alors la grande révolution. Très vite, les animaux se rebellent et en viennent à chasser M.Jones de sa ferme. La ferme du Manoir prend alors le nom de Ferme des animaux et les sept règles égalitaires de la ferme sont inscrites à son fronton. Elles peuvent se résumer ainsi : « Quatre pattes oui ! Deux pattes, non ! »
Dans les jours qui suivent, les animaux mangent tous à leur faim et profitent de leur temps libre, tout cela sous les yeux attentifs des trois cochons à l’origine de la révolution. C’est alors qu’on soupçonne les cochons de voler le lait des vaches et les pommes sans les partager. Ils répliquent alors que c’est pour leur bonne santé et que seuls les cochons ont besoin de cela.
Les autres animaux de la ferme ne tiennent pas vraiment compte de comportement des cochons qui savent quant à eux comment détourner l’attention de leurs congénères sur d’autres sujets à risque comme le retour potentiel de M.Jones et d’une situation qui serait forcément pire alors que celle-ci.
Peu à peu alors, les cochons vont habilement prendre la place des hommes, leurs maisons, leurs habits et coutumes, mais gare à ceux qui oseraient le mettre en évidence, car il ne peut y avoir de retour en arrière comme les cochons en chefs sont des cochons et non des hommes !…

Analyse -
En un peu plus de cent pages, George Orwell montre habilement comment une utopie, un rêve, peuvent devenir idéologie et conduire à une contre-utopie parfaite. Ici, il analyse tous les mécanismes de psychologie sociale qui mènent au remplacement des exploitants par d’autres exploitants parfois plus féroces mais dont le message est toujours celui de l’émancipation et de la liberté afin de garantir leur place.
 Cette satire est l’occasion de dresser un sombre constat de ce qu’est devenu le socialisme. Orwell y analyse le renversement de situation, la place du chef, la création d’une communauté mystique et la maîtrise d’une propagande de guerre. Dans ce petit monde, chaque animal a son homologue humain de manière directe ou indirecte.


La Common Decency –
Orwell s’est attaché toute sa vie à lutter contre les totalitarismes et les idéologies macabres.
Aussi, plutôt que de partir d’une utopie pour transformer le réel, George Orwell proposera de renouer avec un socialisme originel qui part d’un « sentiment intuitif des choses qui ne doivent pas se faire, non seulement si l’on veut rester digne de sa propre humanité, mais surtout si l’on cherche à maintenir les conditions d’une existence quotidienne véritablement commune »3. C’est ce qu’Orwell nomme la common decency – Partir du bon sens ordinaire pour mieux vivre, simplement.
1 Cf. La République, Les lois.

2 Cf. Nous autres. (1920)

3 Cf. Jean-Claude Michéa – Impasse Adam Smith, 2002.


Loïc Chaigneau