mercredi 23 septembre 2015

Jean Ferrat : Chanteur, communiste, patriote et écologiste. ( pour l'Affranchi)

Durant des siècles, les montagnes étaient perçues comme effrayantes et à juste titre, dangereuses. Il faut attendre Rousseau, puis Chateaubriand pour que ces paysages rocailleux, massifs et perçus comme monstrueux deviennent dans nos représentations des lieux de beauté et de calme : une nature comme recours et non comme retour.
Plus tard encore, en 1964, Jean Ferrat chante « la montagne ». Depuis, cette chanson a maintes fois été décrite comme « la première chanson écologiste ». Si nous pouvons considérer qu’elle l’a été, c’est au sens noble de l’écologie politique et probablement pas au nom de l’écologisme. L’auteur déclarait d’ailleurs lui-même : « L’écologie, pour moi, ce n’est pas seulement la nature, les petits oiseaux, les fleurs, les châtaignes, c’est la vie des hommes dans ces lieux-là » – la vie des hommes dans ces lieux-là, voici une chose dont l’époque aimerait se passer. L’auteur, lui, mettait l’Homme au centre, l’idéologie dominante y met la nature.
Pourtant, c’est tout l’inverse qui nous est présenté actuellement, comme à chaque fois en matière d’écologie. Ferrat aurait été un pourfendeur de la dite « société de consommation » et un prophète de la décadence à venir. Essayons d’y voir plus clair…

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Ce qui ressort de la montagne dont nous parle Jean Ferrat, il ne l’a peut-être pas entièrement pensé, mais il l’a dit, il l’a montré au travers de ses chansons – ce qui est le propre de l’artiste, du poète : avoir le génie de dire et de montrer, de dévoiler ou proposer un monde qui jusque là était ignoré.
Au fil de sa chanson, Ferrat ne chante pas tant la montagne et la nature que la campagne et les Hommes. En effet, de même que pour Rousseau, la montagne a pu être un recours pour s’extraire un moment de cette société  « où rien ne montrant la main des hommes, n’annonçât la servitude et la domination [1]», pour le chanteur, la montagne est décrite comme un recours vis-à-vis de cette société (et non de « la société ») post – Seconde guerre mondiale.
Cette société, c’est celle de l’essor industriel et des « trente glorieuses » dont les paysans, nous dit Ferrat :

« Depuis longtemps ils en rêvaient
De la ville et de ses secrets »

C’est l’imaginaire qui les nourrit. Ils en « rêvent », ils veulent découvrir les « secrets » d’une vie a priori moins rude que ne l’est celle de la campagne. « Les filles », quant à elles, « veulent aller au bal » et Ferrat de surenchérir « il n’y a rien de plus normal ». L’auteur nous dépeint une société dans laquelle, en apparence, « tout est permis », mais où, à terme, « rien n’est possible » à moins de se soumettre et de faire ses heures à l’usine dans l’espoir d’acquérir un peu plus. La vie à la montagne devient alors un recours, une fois le mirage passé, mais certainement pas un idéal ou un retour à un état de nature dont l’homme « s’arracha à tout jamais ».

Ferrat, dont nul n’ignore l’engagement communiste, déplore ici les méfaits d’une société capitaliste où règne « la servitude et la domination » sous-couvert de libertés et de jouissance… Les premières ayant été confondues avec le libertarisme et la deuxième réservée à une classe minoritaire, profitant de l’extorsion de la plus-value des prolétaires.
Aussi, « s’ils quittent un à un le pays », ce n’est pas uniquement pour se « vautrer dans la consommation » mais dans l’espoir de trouver ailleurs des conditions de vie meilleures et simplement même « pour s’en aller gagner leur vie ».
 C’est le constat d’une telle situation qui fait ré-émerger la montagne et la nature comme un lieu de protection tant nous semblons nous en être extrait. C’est d’ailleurs ce qui expliquait déjà cet engouement romantique pour les montagnes en pleine révolution industrielle.
 Néanmoins, Ferrat chante davantage la campagne, c’est-à-dire l’environnement produit par l’Homme parmi cette nature, plus que la nature brute. C’est en cela, là-encore qu’il défend une écologie politique sans verser dans l’écologisme abjecte d’un Cousteau, antihumaniste.

« Avec leurs mains dessus leurs têtes
Ils avaient monté des murettes »

L’auteur nous fait état du travail que demande la maîtrise d’une nature dans laquelle nous voulons vivre. S’il chante les doux plaisirs de la campagne par rapport à la vie de travailleur miséreux en ville, ce n’est pas pour autant qu’il oublie les sacrifices et le travail que cela demande. Il ajoute d’ailleurs :

« Deux chèvres et puis quelques moutons
Une année bonne et l’autre non
Et sans vacances et sans sorties ».

L’homme et sa condition, tant à la campagne qu’à la ville est au cœur de la chanson et non l’idéalisme d’une nature perdue qui était bienheureuse comme cela nous l’est souvent présenté.
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En fait, Ferrat Chante l’Homme, il chante « les travailleurs » et cette France qu’il aime, tant par sa géographie qui explique en partie son Histoire que par son Esprit révolutionnaire. C’est ce qu’indique en tout cas La Montagne, mais plus encore Ma France, qu’il chante en 1969.
La France dont il se réclame, c’est celle de Robespierre[2], de la Commune de Paris[3], des travailleurs[4]. Il chante la géographie de la France au climat tempéré qui donne « ce goût du bonheur ».
Ferrat fût, à n’en pas douter, un chanteur de talent et engagé, ce qui n’est jamais simple de par les relations difficiles qu’entretiennent l’esthétique et le politique. Il fût aussi un communiste réel, un écologiste soucieux de l’environnement et de l’avenir de l’Homme, et un patriote intelligent et non haineux, qui sût inscrire ce patriotisme dans un internationalisme bien compris[5].


Loïc Chaigneau, pour l’Affranchi.
©2015 – tous droits réservés.
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[1] Lettres à Malesherbes – troisième lettre, 26 Janvier 1762.
[2] « (…)Elle répond toujours du nom de Robespierre,
Ma France »
[3] « (…)Celle dont monsieur Thiers a dit qu’on la fusille
Ma France »
[4] « (…)Leurs voix se multiplient à n’en plus faire qu’une
Celle qui paie toujours vos crimes vos erreurs
En remplissant l’Histoire et ses fosses communes
Que je chante à jamais celle des travailleurs,
Ma France »
[5] Il faut d’ailleurs bien comprendre la dialectique de l’Etat-Nation qui, s’il a pu être oppresseur lorsqu’il sert des causes racialistes, peut être libérateur dans les circonstances actuelles.
   Je citerai pour illustrer cela Michel Clouscard : « L’État a été l’instance superstructurale de la répression capitaliste. C’est pourquoi Marx le dénonce. Mais aujourd’hui, avec la mondialisation, le renversement est total. Alors que l’État-nation a pu être le moyen d’oppression d’une classe par une autre, il devient le moyen de résister à la mondialisation. C’est un jeu dialectique. » – Puis Jean Jaurès, sur l’internationalisme bien compris, qui n’est en rien le mondialisme : « Ce que nous ne voulons pas, c’est que le capital international aille chercher la main-d’œuvre sur les marchés où elle est le plus avilie, humiliée, dépréciée, pour la jeter sans contrôle et sans réglementation sur le marché français, et pour amener partout dans le monde les salaires au niveau des pays où ils sont le plus bas. C’est en ce sens, et en ce sens seulement, que nous voulons protéger la main-d’œuvre française contre la main-d’œuvre étrangère, non pas je le répète, par un exclusivisme chauvin mais pour substituer l’internationale du bien-être à l’internationale de la misère. »

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